Tensions à l’école FACE

L’école FACE accueille des élèves des communautés francophone et anglophone. Le modèle, qui a fait ses preuves depuis 45 ans, est remis en question par la CSEM.
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’école FACE accueille des élèves des communautés francophone et anglophone. Le modèle, qui a fait ses preuves depuis 45 ans, est remis en question par la CSEM.

Un modèle de collaboration depuis un demi-siècle entre anglophones et francophones de Montréal prend une tournure kafkaïenne. L’école publique FACE, qui regroupe 1203 élèves des deux langues officielles, est le théâtre de tensions qui la rendent « ingérable », à moins de deux semaines d’une rentrée scolaire en pleine pandémie, a appris Le Devoir.

Cette école du centre-ville de Montréal, réputée pour son programme en arts, se trouve depuis ce vendredi en position tout à fait inhabituelle avec deux directrices, dont aucune n’a l’autorité sur l’ensemble de l’établissement.

L’école s’apprête aussi à élire deux conseils d’établissement — un anglophone, l’autre francophone — appelés à remplacer le conseil actuel, formé de représentants des deux groupes linguistiques.

La Commission scolaire English-Montreal (CSEM) a forcé ce virage dans la gestion de l’école FACE en nommant de façon unilatérale une directrice chargée de gérer le volet anglophone de l’établissement. La CSEM a aussi décidé de nommer son propre conseil d’établissement, en dépit d’une entente qui définit de façon claire le partage des pouvoirs entre les deux groupes linguistiques au sein de l’école.

« C’est une décision unilatérale qui vient changer complètement la façon de gérer cette école-là, à quatre jours de la rentrée des enseignants. C’est irresponsable », a réagi Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES).

« C’est ingérable. Ils viennent d’inventer plein de problèmes qui n’existaient pas, comme si on avait besoin de ça en pleine pandémie », ajoute la représentante des directions d’école.

Appel au ministre

Les tensions sont telles que l’AMDES et le conseil d’établissement de l’école FACE ont écrit au ministre de l’Éducation pour lui demander de suspendre la décision de la CSEM. Le directeur général du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), Robert Gendron, a offert dans un communiqué sa « collaboration » avec son partenaire anglophone pour améliorer l’entente de gouvernance de l’école FACE.

« À notre avis, avec les enjeux en cause, [cette collaboration] n’est pas suffisante pour garantir aux gestionnaires e t personnels visés ainsi qu’aux élèves et à leurs parents les conditions propices à une rentrée sereine et sécuritaire, écrit l’AMDES au ministre de l’Éducation. Cela nous semble d’autant plus important d’agir vite que la rentrée est à nos portes, que les parents sont nerveux, que les gestionnaires et personnels sont affectés par le climat qui découle de cette décision unilatérale. »

Au moment où ces lignes étaient écrites, le ministère de l’Éducation n’avait pas répondu à nos questions.

Il s’agit d’un autre coup dur pour l’école FACE, dont les élèves seront délocalisés pendant plusieurs mois à compter de juillet 2021 en raison de travaux majeurs qui seront apportés au bâtiment. Ce déménagement forcé met à l’épreuve l’unité des deux groupes linguistiques : il n’existe à ce jour aucun bâtiment susceptible d’accueillir temporairement les 1200 élèves. Ceux-ci seront vraisemblablement répartis dans au moins deux bâtiments — par niveaux ou par appartenance linguistique.

Coopération linguistique

Cette tempête secoue l’école FACE (« Formation en arts au cœur de l’éducation ») au moment où elle célèbre ses 45 ans. L’établissement se distingue en accueillant des élèves anglophones et francophones qui sont scolarisés dans leur langue par du personnel des deux commissions scolaires. L’école compte 1203 élèves (dont 303 anglophones) de la maternelle jusqu’à la cinquième secondaire.

En vertu d’une entente renouvelée en 2012, la direction de l’école relève du CSSDM (le centre de services scolaire francophone), appuyée par des adjoints des deux centres de services. Chaque niveau scolaire, peu importe la langue, est supervisé par une direction adjointe. Toutes les décisions se prennent en collégialité entre les deux communautés linguistiques.

« Concrètement sur le terrain, cela se traduit par un partage de l’environnement (cafétéria, café étudiant, bibliothèque, service de garde, corridors, cour d’école, casiers, laboratoire informatique, laboratoire de sciences, gymnases, auditorium, salles de classe…), par un partage de la vie scolaire (vie étudiante et l’ensemble des activités parascolaires qui en découlent), par un partage de ressources où tous œuvrent auprès de l’ensemble de la communauté […] peu importe la commission scolaire d’appartenance des jeunes », explique la lettre du conseil d’établissement adressée au ministre de l’Éducation.

Simon Laroche, président du conseil d’établissement, déplore que la CSEM ait pris cette décision sans consulter le conseil, et à quelques jours de la rentrée.

« Bien que nous comprenions la logique légale et administrative qui sous-tend cette décision, nous sommes atterrés par ce qu’elle dévoile de méconnaissance de la réalité du terrain, de la spécificité du milieu, et des conséquences potentiellement désastreuses qu’elle entraînera », indique la lettre du conseil d’établissement envoyée au ministre.

Respect du projet de loi 40

Cette décision vise à « renforcer la structure de gouvernance globale de l’école, ainsi que de renforcer notre engagement fort envers l’avenir radieux de FACE », a déclaré dans un communiqué Marlene Jennings, qui administre la CSEM mise sous tutelle par le gouvernement.

La CSEM se conforme ainsi à la Loi sur l’instruction publique et permettrait de plus aux élus du conseil d’établissement CSEM de l’école FACE de solliciter un poste de membre du nouveau conseil d’administration d’un centre de services scolaire cet automne, dans l’éventualité où le [projet de loi 40, contesté en cour par la communauté anglophone] devait entrer en vigueur à l’égard des commissions scolaires anglophones du Québec », précise la CSEM.

Le CSSDM, de son côté, indique qu’un projet de protocole « transitoire » est proposé à la CSEM « afin de faciliter la gestion administrative de l’école pour l’année scolaire 2020-2021 ». Ce protocole amendé « permettra de définir le mandat, les rôles et les responsabilités de chaque direction afin de maintenir des services éducatifs de qualité ». Une personne-ressource sera embauchée pour aider les deux directions d’établissement à organiser la transition.

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