Étudier en français à Montréal est parfois bien difficile

L’École de technologie supérieure est l’une des rares institutions du réseau universitaire à ne pas s’être dotée d’un service d’ombudsman. L’association étudiante de l’école en fait pourtant la demande depuis des années. 
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir L’École de technologie supérieure est l’une des rares institutions du réseau universitaire à ne pas s’être dotée d’un service d’ombudsman. L’association étudiante de l’école en fait pourtant la demande depuis des années. 

Dénoncer une injustice ou une discrimination peut prendre des allures de parcours du combattant à l’École de technologie supérieure (ETS). Un étudiant forcé de suivre la moitié d’un cours en anglais, ce qui contrevient au règlement de l’établissement francophone, a dû multiplier les démarches pour rectifier la situation. Jugeant ses demandes ignorées par l’ETS, il déplore l’absence d’un ombudsman pour traiter ce type de plaintes sans parti pris.

« J’ai passé ma session à contacter différents paliers administratifs pour régler le problème. C’est déplorable de voir que la communication est aussi difficile et que j’ai dû me battre pour simplement faire respecter le règlement, sans succès au final », lance Vincent Bédard, qui vient de terminer son baccalauréat en génie mécanique à l’ETS.

L’étudiant estime avoir été victime d’une discrimination linguistique alors qu’il a dû suivre cet été un cours à moitié en anglais, une langue qu’il ne maîtrise pas. La partie théorique du cours « Robotique mobile » était donnée en français par le professeur, mais les travaux pratiques étaient, eux, en anglais. De langue maternelle espagnole, la doctorante qui dirigeait cette partie du cours ne parlait pas un mot français et donnait donc conseils et explications essentiellement dans la langue de Shakespeare.

« Comprendre des concepts universitaires dans une langue qui n’est pas la mienne, ce n’était pas évident. J’avais du mal à comprendre et à me faire comprendre », raconte Vincent Bédard.

L’étudiant dit avoir vécu beaucoup de stress pendant la session, craignant même d’échouer. Pour réussir ses examens, il a dû mettre le double du temps qu’il consacre habituellement à ses études. « Ce n’est pas normal que l’ETS nous impose ça. Si j’ai choisi d’étudier dans un établissement francophone, ce n’est pas pour rien. J’ai le droit de recevoir mes cours en français », insiste Vincent Bédard.

S’ils ne sont pas soumis à la loi 101, les établissements d’enseignement supérieur doivent tout de même se doter d’une politique linguistique pour promouvoir la langue française. Celle de l’ETS est claire : « Le français est la langue normale de l’enseignement. » Une exception est faite pour les cours de langue et les conférenciers invités non francophones. La politique stipule aussi que « tout membre du personnel doit utiliser un français de qualité dans ses rapports avec ses collègues, les étudiants et le public ».

Souhaitant signaler cette infraction au règlement et demander une rectification de la situation, Vincent Bédard a multiplié les démarches pendant la session, s’adressant au professeur du cours en question, à son directeur de programme, puis à la doyenne des études.

Il a même contacté le ministère de l’Enseignement supérieur, qui lui a recommandé de formuler une plainte officielle au bureau du registraire de l’ETS. Ce qu’il a fait début juillet. Un mois plus tard, la registraire, Sandra Lacroix, lui a répondu que la qualité de l’enseignement relevait de la doyenne des études, qui avait déjà « trouvé des solutions » à son problème et qu’elle n’a donc « rien à ajouter ».

« La seule chose qui a changé, c’est que le professeur des cours théoriques était présent sur Zoom lors des travaux pratiques. Il faisait une introduction en français et disait être disponible si on avait des questions. Mais le reste se faisait toujours en anglais par la chargée de travaux pratiques », note Vincent Bédard.

Contactée par Le Devoir, l’ETS reconnaît avoir eu de la difficulté à trouver un chargé de travaux pratiques pouvant enseigner en français. Le cours étant donné pour la première fois à la session d’été, le bassin d’étudiants aux cycles supérieurs pouvant s’occuper des travaux pratiques dans ce domaine était réduit.

Devant le choix d’annuler le cours ou de le maintenir, mais en partie en anglais, l’établissement a choisi cette deuxième option, « moins dommageable sur le plan pédagogique », dit-on. « Une grande partie des étudiants en génie à l’ETS comprennent aussi l’anglais […] La connaissance de l’anglais est importante pour le futur ingénieur. »

L’école assure néanmoins qu’une telle situation ne se reproduira pas à l’avenir.

Absence d’ombudsman

Espérant que l’établissement tienne promesse, Vincent Bédard trouve surtout « lamentable » la façon dont sa plainte a été traitée. « Je n’avais plus d’options devant moi puisqu’il n’existe pas d’ombudsman à l’ETS. »

L’École est l’une des rares institutions du réseau universitaire à ne pas s’être dotée d’un service d’ombudsman, aux côtés de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et de la TELUQ. L’association étudiante de l’école en fait pourtant la demande depuis des années.

Un ombudsman permettrait de « renforcer la confiance de la communauté étudiante envers l’administration et assurerait un traitement équitable des plaintes », peut-on lire dans le Plaidoyer pour la mise en place d’un bureau d’ombudsman à l’ETS, rapport rédigé par l’association en octobre 2015.

Aux yeux de Jean Bernatchez, professeur en administration et en politiques scolaires à l’Université du Québec à Rimouski, un service d’ombudsman est pourtant essentiel. « Ça prend une personne intègre, neutre, qui ne prend pas parti, pour juger si une personne a été lésée par l’institution, dit-il. Un ombudsman aurait pu juger si les mesures prises par l’ETS pour régler le problème de l’étudiant sont suffisantes. Celui-ci aurait aussi économisé son temps en ne s’adressant qu’à une seule personne. »

Interrogée à ce sujet, l’École dit travailler sur « un projet de recours à un protecteur universitaire », qui pourrait « être mené à terme dans l’année 2020-2021 ».

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13 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 20 août 2020 04 h 59

    Félicitation M. Bédard!

    « L’école assure néanmoins qu’une telle situation ne se reproduira pas à l’avenir. »?

    Je me questionne à savoir si cette promesse découle uniquement du fait que M. Bédard a sorti son histoire dans le journal Le Devoir. Bravo à vous pour cette démarche afin de nous faire respecter dans notre langue par une institution publique... québécoise.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 20 août 2020 07 h 07

    Lamentable

    ETS fait partie du réseau des établissements universitaires que l'état québécois a créé pour l'avancement de l'enseignement supérieur partout au Québec, en français, au profit de tous les étudiants de quelque origine ou langue mais intéressés à étudier en français, langue officielle du Québec. L'hypocrisie des autorités de cet établissement est flagrante, de même que son laxisme, du moins dans le cas évoqué. C'est le résultat et l'effet pernicieux, encore une fois illustré, du mépris qu'à Montréal on affiche pour le fait francais, jusque dans certains milieux francophones. Honte à ETS et félicitations à cet étudiant. Tous les francophones devraient en tirer un exemple.

    Jacques Bordeleau

  • Bernard LEIFFET - Abonné 20 août 2020 07 h 09

    L'Université va travailler pour corriger la situation!

    Voilà encore la rengaine que l'on nous sert au Québec APRÈS qu'une situation anormale fut dénoncée à l'égard de notre langue officielle. Oui Monsieur Legault la situation de la langue française à Montréal ne se réglera pas par un « c'est inquiétant »! Ça prendra autant d'énergie, sinon plus, que pour combattre la pandémie. car ici l'ennemi est tout puisssant sur son territoire! La preuve, les Anglophones au Québec ont beaucoup plus de services que les francophones dans le reste du Dominion! Jouer au pompier pour éteindre un incendie semble la stratégie de la CAQ qui a peur de se mouiller pour punir les récalcitrants! Les directions d'université sont toutes aussi imputables que les autres dans le domaine de la santé! Simon Jolin-Barette et Nathalie Roy, minstre de la langue française et ministre de la culture et des communications doivent se la couler douce pendant que le Français, déjà massacré sur la place publique, est à l'agonie par manque de volonté et de courage! Bref, la CAQ est imputable de faire respecter la loi 101 sur le territoire du Québec!

  • Jean Lacoursière - Abonné 20 août 2020 07 h 40

    Deux extraits renversants :

    « S’ils ne sont pas soumis à la loi 101, les établissements d’enseignement supérieur doivent tout de même se doter d’une politique linguistique pour promouvoir la langue française. »

    Au fond, dans nos universités, rien n'empêche que des cours soient donnés en anglais. Rien. Quelle aberration !

    « Devant le choix d’annuler le cours ou de le maintenir, mais en partie en anglais, l’établissement a choisi cette deuxième option, "moins dommageable sur le plan pédagogique", dit-on. "Une grande partie des étudiants en génie à l’ETS comprennent aussi l’anglais […] La connaissance de l’anglais est importante pour le futur ingénieur." »

    Mais pourquoi diable cet étudiant se plaint-il ? Ne devrait-il pas se compter chanceux de pouvoir « apprendre l'anglais » grâce à sa prof de robotique ? Il est le seul à se plaindre, tous les autres comprennent ! (Sarcasme.)

    Il y a des coups de pieds au derrière qui se perdent à l'ETS.

    On savait qu'il était commun, dans le ROC, de se sentir étranger en son pays, mais maintenant ce sentiment existe aussi pour un Québécois vivant au Québec et étudiant dans une université francophone.

  • André Hamel - Abonné 20 août 2020 08 h 24

    Quel scandale !

    Un étudiant en technologie supérieure qui ne maîtrise pas l'anglais ? Mais quel scandale !