Prêts pas prêts, la cloche sonne

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Les conducteurs de véhicules scolaires, comme les autres travailleurs du milieu de l’éducation, dénoncent le manque de clarté du plan du ministre Jean-François Roberge.
Photo: Getty Images Les conducteurs de véhicules scolaires, comme les autres travailleurs du milieu de l’éducation, dénoncent le manque de clarté du plan du ministre Jean-François Roberge.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rentrée scolaire

Pour cette rentrée scolaire toute particulière, les organisations syndicales craignent que la pandémie n’agisse comme le révélateur des nombreux problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les travailleurs du milieu de l’éducation. Le 10 août dernier, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a déposé son plan sanitaire pour la rentrée, qui dresse la liste des directives pour tout ce qui a trait aux mesures d’hygiène. En ce qui concerne le volet rattrapage, il aura fallu attendre le 17 août pour apprendre que Québec consacrera 20 millions de dollars à la réussite scolaire en ces temps de pandémie. Les représentants des principaux syndicats impliqués dans le milieu de l’éducation expriment ici leur point de vue et exposent ce qu’ils auraient souhaité entendre de la part du gouvernement.


 

Montréal et ses enjeux uniques

Année après année, les rentrées scolaires sur l’île de Montréal sont marquées par une pénurie d’enseignants et de professionnels. Malheureusement, le Centre de services scolaire de Montréal, anciennement la Commission scolaire de Montréal, n’était pas disponible pour répondre à nos questions. C’est le seul organisme qui peut fournir des données quant au nombre d’enseignants et de professionnels disponibles pour se joindre aux équipes-écoles. Ces chiffres auraient permis de dresser un tableau complet de la rentrée montréalaise.

« La pénurie de personnel, le manque d’espace, l’aération déficiente, les équipements vétustes… tout ça fait que le plan du ministre Roberge peut difficilement fonctionner à Montréal », déclare Catherine Beauvais-St-Pierre, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. « Ici, il va falloir trouver un plan B, mais malheureusement, ce plan n’existe pas pour l’instant », ajoute-t-elle.

C’est dans un environnement difficile que se fera donc la rentrée dans les écoles de Montréal, croit-elle. Et un angle mort du plan Roberge agace la présidente. Ce n’est peut-être qu’un détail, mais pas aux yeux de celle-ci : c’est le fait que les élèves ne doivent pas porter de masque s’ils sont à proximité d’un enseignant. « Partout ailleurs, on doit respecter le deux mètres de distanciation, mais on sait qu’en enseignement, ce n’est pas facile [de mettre en application cette mesure] et même que ce n’est pas souhaitable dans certains cas », explique-t-elle. Dans les directives, il est mentionné que lorsqu’un enseignant se rapproche d’un élève, il doit porter un masque, mais rien n’indique que l’élève doit en faire autant. « C’est un élément qui stresse les profs. Ça va peut-être changer puisqu’on sait que les élèves du troisième cycle et du secondaire auront déjà un masque en leur possession en ayant à le porter dans les corridors », espère Catherine Beauvais-St-Pierre.

Clivage dans les classes

On sait, pour toutes sortes de raisons, que certains élèves n’ont pas ou peu eu accès au matériel des cours à distance au printemps dernier. Ailleurs, des parents ont eu le temps de faire l’école à la maison ou même de faire appel aux services de tuteurs. Dans plusieurs classes, on assistera à ce clivage. Pour réussir tant bien que mal à colmater les manques, à l’Alliance, on parle d’un allègement du cursus : « Pour l’année scolaire, pour chacune des matières, chacun des niveaux, on souhaiterait qu’il y ait une priorisation de la matière et que ce soit balisé pour que le fardeau ne repose pas uniquement sur les épaules des profs », explique Catherine Beauvais-St-Pierre.

Selon la présidente, peu importe les mesures mises en place, il sera impossible de tout rattraper. Idéalement, on souhaiterait que ces « manques » soient les mêmes pour tous. « Comme ça, dans cinq ans, un prof de sciences à la quatrième secondaire va savoir que sa cohorte était en cinquième année en 2020 et qu’il devra passer un peu plus de temps sur l’enseignement de certains éléments qui auront été sautés à l’époque. On pourrait ainsi se donner plus de temps de rattrapage en le répartissant sur plusieurs années. » 

Peu importe comment on s’y prend, Catherine Beauvais-St-Pierre est consciente d’une chose : « Ce qu’on sait, c’est que ce sera tout un casse-tête ! »

D’abord consolider les apprentissages

« La pandémie a parfaitement démontré que le secteur de l’éducation est un pilier. Si on ne donne pas un coup de barre cette année, le coût social sera gigantesque », lance d’emblée Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Les organisations syndicales craignent que la pandémie n’agisse comme le révélateur des nombreux problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les travailleurs du milieu de l’éducation.

La Centrale a accueilli avec satisfaction le plan Roberge : « Il fallait absolument un plan costaud, très élaboré, un plan qui ne porterait pas à interprétation. La santé et la sécurité, c’était important pour le personnel ainsi que pour les parents. C’est important que les élèves fréquentent l’école toute l’année, on n’a pas les moyens de manquer notre coup », ajoute-t-elle.

Comme tous les autres syndicats, la CSQ attendait avec impatience le plan de rattrapage. Selon les chiffres du ministère, en 2018, le Québec comptait 223 369 élèves en difficulté d’apprentissage : « Pour eux, ça va prendre beaucoup plus de temps pour consolider les apprentissages, et ensuite en acquérir de nouveaux. Il faut donc accorder une plus grande importance aux apprentissages qu’aux évaluations », explique la présidente.

Sonia Éthier aurait souhaité qu’on mette les bouchées doubles au ministère : « Il faudra déployer toutes les ressources professionnelles disponibles. Le ministre doit exiger que les services soient donnés, et non pas qu’ils soient seulement optionnels. Il faut aussi accélérer le processus d’évaluation des cas. » Si la présidente craint le décrochage chez les élèves les plus vulnérables, elle demande du nouveau financement pour le secteur de l’éducation des adultes. « Au Québec, c’est un lieu de raccrochage important et ça fait longtemps que l’enveloppe dédiée n’a pas bougé. »

Transport scolaire et services de garde

« C’est sûr que dans le contexte actuel, même si on nous dit que tout est prêt pour la rentrée, quand on parle avec notre monde, disons qu’on a un autre son de cloche. Sur le terrain, les gens nous disent que les mesures mises en place sont bonnes, mais que les lignes de communication ne sont pas toujours aussi claires qu’on le souhaiterait », raconte Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui représente des professeurs d’université, des chargés de cours, des auxiliaires d’enseignement, une grande majorité de professeurs et d’employés de cégeps, des enseignants au primaire et au secondaire du secteur privé, et le personnel des écoles.

À ce propos, les conducteurs de véhicules scolaires dénoncent le manque de clarté du plan du ministre Roberge en soulignant les contradictions, notamment en ce qui concerne la règle de distanciation d’un mètre que l’on doit faire respecter, et les ratios par véhicule scolaire. « Comment peut-on accueillir 48 élèves par véhicule si l’on doit les distancier ? » demandent-ils.

Ailleurs, dans les services de garde en milieu scolaire, on se demande comment faire, dans un contexte de pénurie de personnel, pour respecter la directive d’une éducatrice par classe.

Par ailleurs, Jacques Létourneau trouve frustrant le discours du gouvernement à l’endroit des centrales syndicales : « Il y a une collaboration et un travail qui est fait, affirme-t-il. Mais quand on les entend sur la place publique, on a l’impression que ça n’existe pas. »

Un syndicat prudent et vigilant

« Le sentiment de sécurité ne se résume pas uniquement à l’accès à du liquide désinfectant ou à un masque. On doit faire en sorte que dans le discours, on tienne compte des inquiétudes et qu’on ne cherche pas à les minimiser », rappelle Sylvain Malette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Pour le président, le fait que le ministre a fait le choix d’imposer la fréquentation à 100 % à tous les élèves du primaire et du secondaire, sauf pour des conditions de santé particulières des élèves ou de membres de leur famille, « crée une pression et des inquiétudes. Beaucoup de nos recommandations n’ont pas été retenues, notamment celles qui étaient liées au modèle hybride privilégié par les profs ».

D’ici la rentrée, la FAE soumettra les règles de sécurité du plan du ministre Roberge. Sylvain Malette explique que la situation exige une grande vigilance et beaucoup de prudence.

Et l’enseignement supérieur ?

Depuis quelques semaines à peine, le Québec s’est doté d’un ministère de l’Enseignement supérieur. « D’emblée, on salue la création de ce nouveau ministère et la venue de la ministre McCann », se réjouit Caroline Quesnel, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), dont des membres enseignent au primaire et au secondaire, mais dont la majorité se retrouve en enseignement supérieur. « On le réclamait depuis longtemps et c’est la meilleure décision qui aura été prise depuis deux ans, ajoute-t-elle. Toutefois, on se demande où est la ministre en ce moment. »

« D’un cégep à l’autre et d’une université à l’autre, on aura de grandes disparités dans les modes d’enseignement, ce qui souvent signifie une grande iniquité », se désole Caroline Quesnel. Tout comme le gouvernement, la FNEEQ prône les cours en présentiel le plus possible. Mais on sait déjà que dans certains établissements, la majorité des cours seront donnés à distance : « Les cours de philo ou de français à distance, ça ne remplit pas les conditions pédagogiques, et cela a aussi un impact sur la charge de travail des enseignants », précise la présidente. Enseigner à distance simplement en transposant les mêmes cours en mode virtuel, « c’est du bricolage, ce n’est pas une vraie formation à distance », croit-elle. Si c’est ce mode d’enseignement que choisissent les établissements, il nécessite des adaptations : « On souhaite que le gouvernement accorde du financement pour des ressources matérielles et du soutien technique », précise-t-elle.

Les chargés de cours, les grands perdants

La taille des groupes virtuels devient aussi un enjeu important : « Les universités sont très tentées d’augmenter le nombre d’étudiants par groupe-cours et de créer de “supercours” », affirme Caroline Quesnel. Dans ces cours, il y a un prof qui donne la matière, et il est assisté par des auxiliaires d’enseignement qui sont des étudiants salariés. « Ça a un impact sur nos membres chargés de cours parce que, habituellement, ce sont eux qui se partagent ces cours avec les professeurs. Difficile de dire combien d’étudiants assistent à ces supercours, mais leur nombre peut être pratiquement illimité. On a observé le phénomène à l’Université de Montréal et à l’Université Laval », soutient Mme Quesnel. « Ailleurs, les directions ont toutefois reconnu que pédagogiquement, cette formule n’est pas idéale. Mais on s’attend quand même à une baisse de l’embauche des chargés de cours », conclut la présidente.