La maternelle comme terrain de prévention

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Le passage d'un enfant au CPE et à la maternelle contribue au développement de son savoir-être et de sa personnalité, ainsi que de son vocabulaire.
Photo: iStock Le passage d'un enfant au CPE et à la maternelle contribue au développement de son savoir-être et de sa personnalité, ainsi que de son vocabulaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rentrée scolaire

Confinement oblige, plusieurs tout-petits ont escamoté une partie de leur passage au CPE et à la maternelle. Névralgique, celui-ci contribue au développement du savoir-être de l’enfant et de sa personnalité, ainsi que de son vocabulaire. Il aide à le préparer à amorcer l’école primaire. Comment éviter des retards importants ?

Cette étape est devenue un moment de prévention privilégié pour certains chercheurs, qui ont élaboré des programmes d’intervention au préscolaire afin de détecter et de contrer ce qu’ils considèrent comme deux grands prédicteurs de décrochage : les problèmes comportementaux et les difficultés en lecture. Développés par des équipes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), ils ont été adoptés par de nombreuses écoles au Québec et ailleurs.

Le programme Fluppy, par exemple, s’attaque depuis le début des années 1990 aux difficultés comportementales. Il vise la prévention de la violence et du décrochage auprès des élèves de la maternelle. Certaines interventions s’effectuent en classe et invitent les jeunes à contribuer à la résolution de problèmes « vécus » par des marionnettes. Des démarches plus ciblées pour ceux qui présentent davantage de risques viennent à la fois soutenir l’enseignant dans la gestion d’agissements perturbateurs ou violents et les parents qui vivent des complications de la même nature avec leur enfant.

Efforts de prévention

Le programme La forêt de l’alphabet vise, quant à lui, à favoriser la réussite des premiers apprentissages en littératie chez les enfants de la maternelle 5 ans. Des activités ludiques viennent soutenir l’enseignement du nom et du son des lettres, ainsi qu’un début de conscience des sons qui composent un mot.

Cet exercice s’adresse à tous les enfants, mais peut-être utilisé en conjonction avec Le sentier de l’alphabet, qui cible les élèves plus à risque. Les enseignants offrent eux-mêmes le programme universel, alors que l’intervention ciblée se veut plutôt l’affaire de l’orthopédagogue. Les jeunes à risque sont souvent détectés pendant les activités de La forêt de l’alphabet, laquelle peut par ailleurs aussi être combinée au programme Fluppy.

« Plusieurs études ont démontré que La forêt de l’alphabet réduit de moitié le nombre d’élèves en difficulté de lecture à la fin de la première année, souligne Monique Brodeur, responsable de ce programme et actuellement doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM. C’est majeur, parce que la capacité de lire soutient celle d’apprendre dans les autres matières. » Elle ajoute qu’un retard dans ce domaine pris en première année risque rapidement de faire boule de neige et de se transformer en difficultés scolaires plus globales, avec des risques non négligeables de mener au décrochage.

Selon le site de l’UQAM, plus de 200 000 enfants québécois ont été exposés à Fluppy et à La forêt de l’alphabet. Les deux programmes ont aussi été adoptés dans d’autres provinces canadiennes.

Pas la panacée

Catherine Turcotte, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM, rappelle toutefois que si ces programmes ont leur pertinence, ils ne suffisent pas à eux seuls à assurer des apprentissages complexes comme la lecture et l’écriture. « Il faut beaucoup d’autres activités en classe, notamment pour que les élèves ne confondent pas l’apprentissage de la lecture avec la seule connaissance de la forme, du nom et du son de la lettre », prévient-elle.

Elle concède que le programme La forêt de l’alphabet a montré son utilité pour apprendre les lettres. « Cependant, rien ne nous permet de soutenir que cela fera de ces élèves d’excellents lecteurs en cinquième année ou qu’ils comprendront un texte de science en troisième année, illustre la chercheuse. Les enseignants doivent garder cela en tête. Il n’existe pas de formule magique. »

Ces interventions émergent de la progression d’un courant de pensée qui invite à enseigner en fonction des « données probantes ». Cette approche vient de la médecine et repose sur l’idée que des recherches peuvent démontrer que l’utilisation de la méthode X donnera presque toujours le résultat Y. Ainsi, les enseignants se font de plus en plus souvent proposer des « boîtes à outils » contenant des solutions toutes faites pour enseigner certains éléments ou aplanir certaines difficultés.

Mme Turcotte estime que ces programmes peuvent avoir des mérites, mais qu’il est difficile d’imaginer que l’on puisse les généraliser à tous les élèves, dans tous les milieux. Elle invite les enseignants à ne jamais cesser de réfléchir à la pertinence de ces approches dans leur propre contexte, en fonction des besoins de leurs propres élèves.

En cette période trouble, les enseignants devront redoubler de vigilance, en particulier auprès des plus jeunes, pour détecter des problèmes. Si la science peut certainement les aider, ils devront se rappeler qu’enseigner demeure surtout un art.