Une année scolaire à reprendre pour les plus vulnérables

Les acteurs du réseau scolaire s’attendent à des investissements pour aider les profs à soutenir les élèves en difficulté, qui seront plus nombreux que jamais après cinq mois de bouleversements.
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Les acteurs du réseau scolaire s’attendent à des investissements pour aider les profs à soutenir les élèves en difficulté, qui seront plus nombreux que jamais après cinq mois de bouleversements.

Le réseau de l’éducation est engagé dans une course contre la montre pour rattraper les retards scolaires chez les élèves les plus vulnérables. À cause du confinement, certains élèves ont acquis 70 % du programme en lecture, et moins de la moitié des apprentissages en mathématiques. Certains sortent même d’une « année perdue », faute de soutien — ou de motivation — dans leur formation à distance.

Le milieu scolaire attend avec impatience les mesures promises par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, pour le rattrapage pédagogique des élèves après cinq mois de bouleversements dus à la pandémie. Les acteurs du réseau s’attendent à des investissements pour aider les enseignants à soutenir les élèves en difficulté, qui seront plus nombreux que jamais à cause de la crise du coronavirus.

« Certains élèves peuvent se retrouver dans une situation où on peut considérer qu’ils n’ont rien appris, qu’ils ont vécu une année perdue », explique Patrick Charland, professeur au Département de didactique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Il rappelle les conclusions préliminaires des chercheuses Megan Kuhfeld et Beth Tarasawa, de l’organisation Northwest Evaluation Association (NWEA), de Portland en Oregon : les élèves risquent de revenir à l’automne 2020 avec 70 % des nouveaux acquis en lecture. « Toutefois, en mathématiques, il est probable que les gains en apprentissage soient de moins de 50 %, et qu’à certains niveaux, le retard soit presque d’une année par rapport à la normale », ont-elles estimé.

Certains élèves peuvent se retrouver dans une situation où on peut considérer qu’ils n’ont rien appris, qu’ils ont vécu une année perdue

 

Ces données sont établies d’après leurs travaux sur les « pertes d’apprentissage » qui surviennent normalement durant les vacances d’été. Durant ces mois loin des classes, les élèves oublient plus de 25 % de ce qu’ils ont appris. Cette année, le trou dans les apprentissages sera plus grand à cause de la pandémie.

Le défi est tel que le milieu pédagogique redoute une augmentation du décrochage scolaire au cours de la prochaine année. On peut aussi penser que les cas de redoublement (le fait de recommencer une année scolaire) seront en hausse, estime Patrick Charland.

« Il faudra voir si ça fera partie des dommages collatéraux de cette pandémie. On va surveiller ça attentivement », dit-il.

Des raisons d’abandonner

Les jeunes risquent d’abandonner l’école non seulement par manque de motivation ou parce qu’ils ont pris du retard — ça mine le moral, prendre du retard par rapport au reste du groupe —, mais aussi pour des raisons financières, rappelle Mélanie Marsolais, directrice générale du Regroupement des organismes communautaires de lutte au décrochage.

« Avec la pandémie, plusieurs ont trouvé du travail et doivent soutenir financièrement leur famille, surtout en milieu défavorisé », dit-elle.

Le Regroupement aide 8000 jeunes à rester sur les bancs d’école en intervenant là où le réseau scolaire manque de ressources ou ne peut agir : en aidant les parents à trouver un emploi, en aidant les jeunes à faire leurs devoirs, en leur offrant une oreille attentive…

« On est restés en contact avec ces jeunes durant toute la crise. L’école a besoin d’aide, elle ne peut pas arriver toute seule à soutenir tous les élèves. Le manque de ressources est exacerbé en temps de crise », dit Mélanie Marsolais.

Joël Monzée, docteur en neurosciences, estime que le réseau scolaire doit d’abord s’intéresser à la santé mentale des élèves. La pandémie et le confinement ont affecté le moral de bien des enfants et adolescents, qui ne sont pas nécessairement disposés à apprendre.

« Il y a une intention du gouvernement de donner beaucoup d’aide en santé mentale. Il faut l’espérer, parce qu’il y a beaucoup d’enfants qui ont été malmenés depuis plusieurs mois », dit-il.

Pas évident de vivre confiné auprès de parents violents ou qui se disputent constamment. Des enfants laissés à eux-mêmes, qui ont passé leurs journées devant un écran, risquent aussi d’avoir un choc en écoutant les exposés magistraux de leurs profs en classe.

Les enseignants au front

Même les enseignants peuvent vivre de l’anxiété, notent des spécialistes de l’éducation. Les enseignants sont nombreux à craindre pour leur santé en retournant en classe en pleine pandémie, souligne Nancy Granger, professeure adjointe à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke. Et la pression est énorme après les derniers mois de crise.

On ne connaît pas les effectifs réels d’enseignants et de professionnels

 

« Il faut prendre soin des enseignants. Ce sont eux les premiers responsables de l’éducation des enfants, ce sont eux qui vont faire le rattrapage scolaire des élèves dans un contexte difficile », dit-elle.

L’experte déplore l’absence de lignes directrices au sujet du programme de rattrapage scolaire, à moins de trois semaines de la rentrée. « On ne connaît pas les effectifs réels d’enseignants et de professionnels. Certains seront absents à cause de leur état de santé. On ne sait pas non plus quels élèves auront besoin de rattrapage », souligne-t-elle.

Pour venir à la rescousse des élèves en difficulté — et des enseignants —, le professeur Patrick Charland est convaincu que le ministère de l’Éducation injectera des fonds pour embaucher davantage d’orthopédagogues et d’autres professionnels. « Le temps presse, dit-il : si on veut embaucher du personnel, c’est cette semaine ou la semaine prochaine qu’il faut annoncer les offres d’emploi. Et il sera difficile de trouver des enseignants et des professionnels à certains endroits à cause de la pénurie. »

Il est important d’agir durant le premier mois d’école, estime le spécialiste. Il croit que les orthopédagogues pourront faire du rattrapage intensif auprès d’un, deux ou trois élèves par classe, dans un local réservé à cette fin, tandis que l’enseignant s’occupera du reste du groupe.

À voir en vidéo

 
3 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 12 août 2020 03 h 37

    RETARDS ACCUMULÉS, RATTRAPAGES ET REMÉDIATIONS

    LES EFFETS DU FAIRE-SEMBLANT DES GESTIONNAIRES DES ÉCOLES ET DES CENTRES

    RETARDS PANDÉMIQUES
    Pour les écoliers, dits ordinaires, des rangs 1, 2 et 3, le retard accumulé sera respectivement d'environ 3, 4 et 6 mois.

    Les écoliers vulnérables de rang 4 auront environ 12 mois de retard, soit un peu plus d'une année scolaire.

    Les écoliers très vulnérables de rang 5 auront environ 24 mois de retard, soit plus de deux ans.

    RATTRAPAGE
    Les écoliers ordinaires rattraperont leur retard en étapes réparties sur 2 années scolaires, tout en couvrant le programme.

    Les écoliers vulnérables de rang 4. pour la plupart, rattraperont leur retard sur 2 années scolaires, mais sans couvrir le programme : ils demeureront en difficultés dites légères ou moyennes d'apprentissage, soit avec un minimum d'un an de retard par six ans de fréquentation.

    Les écoliers très vulnérables de rang 5. pour la plupart, ne rattraperont jamais leur retard et ne couvriront jamais le programme : ils demeureront en difficultés dites graves d'apprentissage et leur retard sera de 2 à 3 ans par six ans de fréquentation.

    REMÉDIATIONS
    1-Faire des plans d'intervention (PI) systémiques véritables;
    2-Donner aux intervenants du terrain le temps de construire et mener leurs plans d'action dans ces PI;
    3-Allouer aux élèves vulnérables les ressources professionnelles requises dans ces PI systémiques;
    4-Contranidre la concertation Éducation- Services sociaux et Santé à être opérationnelle;
    5-Bannir le faire-semblant institutionnalisé et les modèles déviants ou dévoyés : IOWA et RAI;
    6-Ne pas augmenter le pouvoir discrétionnaire des directions;
    7-Investir en éducation prioritairement pour les élèves vulnérables;
    8-Contraindre de 30 crédits la formation initiale des enseignants pour les outiller mieux versus les élèves vulnérables;
    9-Obliger la recherche en éducation à passer les épreuves du terrain;
    10-Ne reconnaître les données probantes qu'à travers le double filtre de la recherche et de la pratique.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 12 août 2020 09 h 11

    Braillards

    Encore les mêmes braillards sollicités par les médias, les Mallette et compagnie, les experts et les autoproclames, qui ont déjà commencé à inventorier toutes les raisons possibles au monde pour accumuler les bémols et les grosses fatigues au travail, en en faisant d'avance porter la responsabilité au ministère, aux centres de services scolaires, aux directions d'établissements, à tous les autres, quoi.
    Pendant ce temps, les enseignantes et les enseignants des régions du Québec, avec les directions, accueilleront les élèves, les instruiront et les eduqueront avec compétence et dévouement, en tenant compte de leurs difficultés, comme ça se pratique dans les classe, en ayant à coeur leur réussite. Mais il faut ameuter, inquiéter, attaquer d'avance les intentions, même les meilleures.
    Heureusement, comme on l'a vu en juin, les chiens aboient, la caravane passe.

    Jacques Bordeleau

  • Réal Gingras - Inscrit 12 août 2020 09 h 25

    Une main de fer dans un gant de velours.

    Je reconnais les grandes difficultés que le milieu scolaire aura à affronter à la rentrée.
    Il faut rappeler que, nonobstant les ratés que le système a engendré depuis le début cette crise, et nonobstant toutes les vulnérabilités identifiées dans ce texte, il faut une fermeté de la part du ministère en ce qui a trait à la fréquentation et à l’obligation scolaire.

    Aucun parent ne peut garder son enfant à la maison. Le ministère doit mettre en place des publicités pour rappeler aux parents les principes de la loi: http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cs/I-13.3

    Tout va bien. Les parents n’ont pas à être anxieux et stressés et surtout: transmettre à leur progéniture un sentiment d’inquiétude. L’école est une valeur fondamentale et cette rentrée doit se faire dans la bonne humeur.

    Les milieux scolaires devront sûrement se mobiliser pour mettre en place des actions de prévention et de suivi de l'absentéisme et apporter des réponses rapides et efficaces lorsque des absences sont constatées.

    Un parent, sauf pour des raisons médicales, n’a pas le droit de remettre en question cette obligation de fréquentation scolaire.

    Faudra-t-il envisager, pour certains parents récalcitrants, la suspension des allocations familiales comme ultime recours? Il faut avant tout impliquer les familles, parfois très éloignées du monde de l'école, dans la scolarité de leur enfant, en améliorant le dialogue entre les parents d'élèves et le reste de la communauté éducative.

    Je me garderai de tout autre commentaire . Je vais attendre de voir comment cela va se dérouler.


    Bonne rentrée