Un pilier de la francophonie albertaine est menacé

La Faculté Saint-Jean assure la formation des professeurs du réseau français de l’Alberta.
Photo: Wikimedia commons La Faculté Saint-Jean assure la formation des professeurs du réseau français de l’Alberta.

Le seul centre d’éducation supérieure en français dans l’Ouest canadien, la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, risque d’être décapitée, après 112 ans d’existence, se retrouvant d’un coup privée d’une part importante de ses ressources et de son lieu d’ancrage historique.

L’Université de l’Alberta se voit forcée, à la suite de compressions exigées par le gouvernement conservateur de Jason Kenney, d’économiser 120 millions de dollars sur son budget de fonctionnement.

Ce sont tous les francophones de l’Alberta qui risquent d’en faire les frais, dénonce Jean Johnson, directeur général de ce quartier francophone d’Edmonton et par ailleurs président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada. Jean Johnson parle volontiers de « la décision la plus absurde à ce jour » de la part de ce gouvernement.

Déjà, pour la rentrée universitaire de l’automne, ce sont près de 80 cours en français qui ont été annulés. « Mais l’Université trouve que ce n’est pas assez », explique Valérie Lapointe-Gagnon, professeure d’histoire à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, qui a déjà dénoncé publiquement la situation dès ce printemps. Ce seront 180 cours en français qui vont disparaître des programmes de cette Faculté qui assure la formation des professeurs du réseau français de l’Alberta. Une « vraie catastrophe » pour toute la communauté francophone, affirme Jean Johnson au Devoir.

Le tout nouveau doyen de l’Université d’Alberta, Bill Flanagan, laisse entendre que cette faculté universitaire française pourrait déménager prochainement, comme toutes les autres, pour se fondre désormais dans les bâtiments plus récents de la portion anglaise de l’université, située à près de cinq kilomètres de là. M. Flanagan n’a pas répondu à la demande d’entrevue du Devoir. Sa biographie officielle indique qu’il est connu pour son « leadership transformateur ».

Un phare communautaire

« Depuis vingt ans, il n’y a eu aucun investissement dans les infrastructures de la Faculté Saint-Jean », déplore Sheila Risbud, la présidente de l’Association canadienne française de l’Alberta (ACFA). Or, il s’agit là d’un des pôles constitutifs les plus importants de la vie communautaire française en Alberta.

Dans le quartier Bonnie Doon d’Edmonton, où se situe la Faculté Saint-Jean, ce sont 34 % des habitants qui affirment avoir pour langue maternelle le français. La présence de cette institution universitaire apparaît complémentaire aux différents services en français déjà concentrés dans ce secteur, explique Sheila Risbud au Devoir.

80
C’est le nombre de cours en français qui ont été annulés cet automne à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta.

De 18 facultés, l’Université n’en comptera à terme que 5 ou 6, selon les prévisions de la nouvelle direction. Mais ce qu’il y a de plus grave, considère la professeure Valérie Lapointe-Gagnon, est que la Faculté Saint-Jean constituait le cœur d’une communauté française à Edmonton, laquelle se voit du coup torpillée. « La Faculté Saint-Jean se trouvait au cœur d’un foyer culturel ». C’est là où sont formés, insiste-t-elle, les professeurs dont tout le système français de cette province a besoin.

Martin Van Keimpema, le président anglophone de Quartier francophone d’Edmonton, vient tout juste d’écrire une lettre à Jason Kenney, le premier ministre de l’Alberta. Dans cette lettre, M. Van Keimpema indique que la politique imposée à l’Université de l’Alberta est absurde, d’autant plus qu’elle constitue une menace pour toute la communauté française. Selon lui, il s’agit d’une décision qui a par ailleurs des conséquences économiques désastreuses pour le quartier français d’Edmonton : « Le déménagement de ce campus vers le campus nord de l’Université de l’Alberta aura un impact économique négatif de plusieurs millions dans un avenir très proche pour nos commerçants ».

Protestations

Plus de 1000 lettres de protestation ont été envoyées au gouvernement. La présidente de l’Association canadienne française de l’Alberta (ACFA) explique avoir rencontré, forte de ces appuis, le ministre de l’Éducation supérieure, Demetrios Nicolaides, ainsi que ses représentants, mais sans obtenir le moindre succès. « L’avenue politique n’a rien donné jusqu’ici », déplore-t-elle.

« C’est contre l’idée d’un Canada bilingue », déplore Jean Johnson qui pense que cette politique des conservateurs va vite avoir « l’effet d’une patate chaude » entre les mains du gouvernement de l’Alberta.

La professeure Valérie Lapointe-Gagnon évoque volontiers, pour donner la mesure de ce qui se passe, l’épisode de l’hôpital francophone Montfort à Ottawa : lorsqu’en 1997 on avait voulu fermer cette institution, l’affaire avait soulevé les passions. Il n’est pas exagéré de croire, dit Valérie Lapointe-Gagnon, que la volonté de plomber la seule université française de l’Ouest canadien suscitera une même levée de boucliers.

Ces compressions budgétaires surviennent alors que la Faculté Saint-Jean est loin d’être en perte de vitesse. « On a pratiquement doublé les effectifs ces dernières années avec plus de 1000 étudiants. La demande est plus forte », rappelle l’historienne. Désormais, des chargés de cours vont se retrouver avec des lambeaux de programmes à offrir, regrette Valérie Lapointe-Gagnon. En fait, « plusieurs se retrouveront tout simplement sans travail ». Mais ce sont surtout des étudiants en français, précise-t-elle, qui vont voir leurs possibilités d’avenir se réduire comme peau de chagrin.

La nouvelle administration de l’Université entend réduire son parc immobilier. Ses nombreux immeubles, considérés comme l’une de ses richesses, apparaissent désormais comme un fardeau impossible à porter dans un régime d’austérité. Plusieurs des immeubles qu’envisage de délaisser l’Université sont centenaires. D’autres datent des années 1950, 1960 et 1970, rappelait il y a quelques jours le Edmonton Journal. Les trois immeubles historiques principaux auxquels l’image de l’Université est attachée — Athabasca (1911), Assiniboia (1912) et Pembina (1914) — seraient épargnés.

Le doyen de la Faculté Saint-Jean, Pierre-Yves Mocquais, indique au Devoir que « le comité de restructuration de l’Université de l’Alberta doit présenter plusieurs scénarios de restructuration pédagogique et administrative au conseil des doyens » ce mercredi. Il n’a pas voulu commenter davantage la situation à laquelle son institution centenaire doit faire face.

 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait que la présidente de l’ACFA avait rencontré la ministre de l’Éducation Adriana LaGrange, a été modifiée.

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6 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 29 juillet 2020 00 h 39

    Tiens donc, la cour suprême n'a pas récemment déclaré que tous les francophones du Canada avaient le droit de recevoir une éducation dans leur langue ? C'est un droit où c'en est pas un ?

    On voit ce que ça donne les victoires morales hein... .

    Mais il n'est pas question d'augmenter de 800 places le collège Dawson...? C'est vrai que nous autres, on a de l'argent pour l'enseignement de notre pauvre "minorité" linguistique.

    Ah que c'est beau le Canada !

    • Pierre Rousseau - Abonné 29 juillet 2020 07 h 49

      Je crois que la Cour suprême du Canada a décidé que les écoles de la minorité francophone avaient le droit aux mêmes services que les écoles de la majorité anglophone, quel qu'en soit le prix. En d'autres mots, les gouvernements provinciaux ne peuvent pas refuser de subventionner les écoles francophones parce que selon eux ça coûterait trop cher par rapport au nombre d'élèves.

      Il semble donc que le gouvernement Kenny ne tienne pas compte de ce jugement et serait de ce fait en contravention des droits constitutionnels des minorités francophones au pays.

  • Yvon Pesant - Abonné 29 juillet 2020 06 h 30

    L’aïeule à Riel

    Quelle femme forte que cette Marie-Anne Gaboury, tout de même. Elle n'arrête pas de se revirer dans sa tombe depuis fin 1875 avec le sort réservé à la langue française dans l'Ouest canadien.

    Merci à Wikipedia de m'avoir permis de savoir qui elle était et pourquoi la rue du campus Saint-Jean de l'Alberta University portait son nom. Tout un grand personnage que cette dame. Son petit-fils avait de qui retenir.

    L'aïeule à Riel parlait français. Que Jason Kenney et l'université se le disent et reconnaissent qu'elle était là avant lui et avant elle, cette langue qu'elle parlait.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 29 juillet 2020 12 h 23

      J’ai lu qu’elle était la première blanche à avoir enfanté dans l’actuel Manitoba (fondé par son célèbre petit-fils), dans l’actuelle Saskatchewan et dans l’actuelle Alberta. On imagine à peine dans quelles conditions.
      Voici comment naquit son deuxième enfant le 15 août 1808 :
      Les Lagimonière sont dans les environs de la rivière Bataille. Ils se trouvent tout-à-coup au milieu d'un troupeau de bisons. Le cheval de Marie-Anne se lance dans le troupeau mais Jean-Baptiste parvient à la tirer de danger.
      «M. Lagimonière, son compagnon [Charles Bellegarde] et les deux femmes [Marie-Anne et l'épouse Crise de Bellegarde] s'arrêtèrent auprès d'une butte où il y avait du bois, et ce fut là, quelques heures après sa course, que Mme Lajimonière donna le jour à son second enfant [Jean-Baptiste], qui fut surnommé Laprairie, parce qu'il était né au milieu de la prairie.»
      (Chronologie de la vie de Jean-Baptiste Lagimodière et de Marie-Anne Gaboury)

  • Serge Daigno - Inscrit 29 juillet 2020 08 h 33

    Au Canada anglais, les politiciens savent compter:
    moins d'argent = moins de services en français = plus de votes aux prochaines élections.

  • Thomas James - Inscrit 29 juillet 2020 18 h 15

    « Le seul centre d’éducation supérieure en français dans l’Ouest canadien »

    L'Université de Saint-Boniface à Winnipeg, vous en faites quoi ?