De nombreuses familles sans service de garde le 11 mai

Selon les informations recueillies par «Le Devoir», beaucoup de ces services de garde en milieu familial non reconnus ont dit ne pas pouvoir rouvrir pour des raisons financières.
Photo: Getty Images Selon les informations recueillies par «Le Devoir», beaucoup de ces services de garde en milieu familial non reconnus ont dit ne pas pouvoir rouvrir pour des raisons financières.

Par peur de la maladie ou parce que ce n’est pas rentable, plusieurs garderies en milieu familial n’ouvriront pas le 11 mai prochain, mettant dans l’embarras de nombreux parents travaillant dans les services essentiels. Sans compensation financière, ces milieux de garde non reconnus et non subventionnés, qui disent pourtant s’occuper de milliers d’enfants au Québec, s’estiment abandonnés par l’État.

Lorraine Legeleux, pharmacienne au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, se demande bien ce qu’elle fera avec sa fille d’un an le 11 mai prochain. Parce que contrairement aux centres de la petite enfance (CPE) et autres milieux de garde, sa garderie en milieu familial, elle, ne rouvrira pas. « La gardienne s’excuse, mais elle ne veut pas rouvrir parce qu’elle a des enfants au secondaire et elle ne veut pas qu’ils risquent [de contracter la COVID-19] en les mettant en contact avec des enfants », explique-t-elle. « Je comprends, mais qu’est-ce qu’on va faire ? C’est tout un casse-tête. »

Mme Legeleux aimerait avoir accès à d’autres installations, mais les CPE et autres services de garde d’urgence reprennent leurs activités normales avec leur clientèle habituelle, et les ratios étant diminués — les CPE seront à 30 % de leur capacité au début —, elle doute de ses chances d’avoir une place. « Je demande aux gens autour de moi s’ils ont de la place dans leur CPE et ils me répondent tous que non. »

Sa collègue Jolyane Côté se retrouve aussi dans l’impasse. Sa garderie en milieu familial ne rouvrira pas. « Mon seul plan B serait mes parents. Mais ils sont dans la soixantaine et habitent à une heure de chez moi », dit-elle, en soulignant que ce n’est pas l’idéal.

Garderies qui ferment

Selon les informations recueillies par Le Devoir, beaucoup de ces services de garde en milieu familial non reconnus ont dit ne pas pouvoir rouvrir pour des raisons financières. Les ratios étant désormais d’un pour trois enfants — au lieu d’un sur six —, les intervenantes — car ce sont à majorité des femmes — se retrouvent avec un revenu dérisoire et plusieurs préfèrent continuer à demander la Prestation canadienne d’urgence (PCU). « J’ai déjà une fille qui compte dans mon ratio de trois enfants et je n’ai droit à aucune compensation. Ça veut dire que je ferai 1300 $ par mois pour plus de 55 heures par semaine. Ça revient à 6 $ de l’heure. C’est ridicule ! », déplore une mère qui gère une garderie en milieu familial en Estrie et qui tient à garder l’anonymat pour protéger son emploi.

Elle rappelle qu’elle sera soumise aux mêmes règles de santé et de sécurité liées à la COVID-19, mais le soutien financier en moins. « On n’est pas accommodés sous prétexte que le ministère ne sait pas où on est, mais on remplit des rapports d’impôts. Il y a une manière de nous joindre. Beaucoup de services de garde vont fermer à cause de tout ça. » Le sien restera finalement ouvert par solidarité pour les parents qui sont des travailleurs « essentiels » qui auront accès à son service à temps partiel.

L’Association québécoise des milieux familiaux éducatifs privés (AQMFEP) reconnaît que, sans soutien de l’État, ce n’est pas intéressant pour une garderie non reconnue d’ouvrir. « En une journée, j’ai une centaine de milieux de garde qui m’ont dit qu’ils allaient fermer. Les parents m’appellent pour me demander quoi faire », a dit Sophy Forget Bélec, présidente de l’AQMFEP. Elle indique que les femmes qui feront moins de 1000 $ après dépenses auront donc accès à la PCU, tout comme celles qui arriveront à fournir une preuve médicale qu’elles-mêmes ou un de leurs proches est à risque. « Le ministère de la Famille ne peut pas obliger les services de garde en milieu familial à ouvrir. On est des travailleurs autonomes », a-t-elle dit.

Des parents empêchés de travailler

Atteinte d’une maladie auto-immune, Mme Forget Bélec a un service de garde à la maison pour des parents qui sont tous travailleurs de la santé ou enseignants. Malgré tout, elle a pris la décision d’ouvrir, mais comme elle a deux enfants de moins de 9 ans qui comptent dans son ratio de trois, elle ne pourra offrir qu’une seule place. « Donc tous mes parents qui sont enseignants ne pourront pas rentrer au travail, dit-elle, voulant montrer l’absurdité de la situation. C’est un problème auquel le ministère de la Famille n’a pas réfléchi. »

Elle accuse le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, de fermer les yeux sur le caractère essentiel des services de garde en milieu familial. « Il ne semble pas comprendre que les enfants des infirmières qui ont des horaires de fou sur 2-3 shifts, c’est en garde non reconnue qu’ils sont. Ces parents-là qui doivent aller travailler ne pourront pas. »

La faillite d’un réseau

Selon Mme Forget Bélec, il n’y a pas que les parents qui perdent au change : les services de garde non reconnus aussi. « On ne peut résilier de contrat avant septembre et on nous demande de ne pas facturer. Si aucun des parents ne m’envoie ses enfants d’ici septembre, je suis sans salaire », déplore-t-elle, en disant que la PCU pourrait bien s’arrêter en juin.

L’AQMFEP déplore que le ministère de la Famille semble profiter de la situation pour faire de la politique. Rappelons que plusieurs garderies en milieu familial non reconnues avaient fermé à la suite de l’adoption de la loi 143, qui visait à répondre aux nombreuses plaintes en resserrant les règles pour en améliorer la qualité. « C’est tout un réseau qui va faire faillite », a déclaré Mme Forget Bélec. Il n’existe aucun registre de ces garderies en milieu familial non régies, mais le ministère de la Famille estime qu’il y en aurait entre 3000 et 5000, accueillant 19 000 enfants.

Selon elle, le ministère de la Famille ne veut pas offrir de soutien aux garderies privées non reconnues sous prétexte qu’il ne sait pas « où elles sont » ni « ce qu’elles font ». « Je comprends le ministre de ne pas vouloir financer des services de garde illégaux et nous non plus on ne défend pas la garde illégale », a dit Mme Forget Bélec. « Mais notre association propose d’agir comme intermédiaire pour s’assurer de la légalité de celles qui feraient une demande d’aide financière pour maintenir leur service de garde ouvert. »

En attendant, bien des parents se demandent quoi faire. Lorraine Legeleux a appelé « Ma place 0-5 » comme le suggérait le ministre, mais n’a pas obtenu de réponse satisfaisante. « On ne nous aide pas à trouver des places ni des solutions. On nous aide à cocher ce qu’on a déjà coché comme option », dit cette mère de famille. « Pour l’instant, on ne sait pas comment s’organiser. On aimerait payer une gardienne à la maison, mais ne sait même pas si c’est légal et si on aurait droit à un retour. »

Quelles solutions s’offrent à ces parents dont le service de garde ne rouvrira pas ? Ces services seront-ils soutenus ? Malgré les appels répétés, le ministère de la Famille n’a pas été en mesure de répondre aux questions du Devoir.

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