Des enfants à la maison et des parents sous tension

Marie-Ève Blanchard et sa fille Elsa, 11 ans
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Marie-Ève Blanchard et sa fille Elsa, 11 ans

Avec quatre enfants de 6 à 12 ans en confinement à la maison, Caroline Leblanc a poussé un soupir de soulagement en apprenant que le gouvernement Legault envisage de reprendre graduellement les classes dans les prochaines semaines.

« Quand je reçois les super trousses pédagogiques de l’école, le lundi matin, j’ai un mal de cœur. Je me dis : Oh my God, qu’est-ce que je vais faire ? Je les lis, je les regarde, mais je n’ai pas le temps d’enseigner aux enfants », raconte cette mère de famille épuisée.

Adjointe administrative pour une firme d’ingénierie, Caroline Leblanc travaille à la maison entre 8 h et 17 h. Parfois un peu plus. De longues journées où elle garde un œil sur ses quatre enfants, qui vont de la maternelle à la sixième année du primaire. Deux ont ce qu’on appelle des « troubles d’apprentissage » : déficit d’attention avec hyperactivité et difficultés en lecture.

« Les enfants ne s’endurent plus. Ils s’ennuient. Ils ont pourtant de bons enseignants qui prennent des nouvelles, donnent des exercices et font un suivi. Les enfants ont aussi chacun leur petit pupitre et plein de matériel scolaire à la maison. Mais sans la supervision d’un adulte, ça ne fonctionne pas », raconte Caroline Leblanc.

Son mari, concierge dans une école, fait partie des travailleurs de services essentiels. Il entretient un service de garde voué aux enfants d’employés de la santé.

Cette famille des Coteaux, en Montérégie, n’est pas la seule à trouver le temps long. Cette sixième semaine de confinement commence à peser lourd sur le moral de bien des parents et leurs enfants. Ce n’est pas nécessairement l’enfer. Mais des élèves perdent peu à peu leur motivation à apprendre. Et le découragement guette certains parents.

Usure du moral

Justine Sainte-Marie, enseignante de français dans une école secondaire publique de Napierville, en Montérégie, fait un suivi serré auprès de cinq élèves plus vulnérables. « Plus le confinement s’étire, plus le contact devient difficile avec eux. Ils répondent avec moins d’empressement qu’au début. Nous sommes en milieu agricole, j’ai l’impression que plusieurs élèves travaillent. Ils décrochent un peu », dit-elle.

Ses filles Delphine (sixième année du primaire) et Flavie (deuxième secondaire) réussissent bien à l’école. Elles consacrent trois heures par jour à leurs exercices scolaires. Elles suivent aussi avec intérêt l’émission éducative de 15 h 30 à Télé-Québec. Mais même en tant que mère et enseignante, Justine Sainte-Marie doit rester vigilante pour motiver ses enfants.

« J’aménage une routine familiale. C’est le plus important. Il y a du temps pour le travail intellectuel et du temps pour bouger. Et l’utilisation d’écrans pour les loisirs, c’est après 16 h 30 », dit-elle.

Candice Guida, enseignante de mathématiques en quatrième secondaire à l’école publique Lucien-Pagé, à Montréal, constate aussi que ses élèves ont besoin de revenir à la vie normale. « La plupart m’ont dit qu’ils ont hâte de rentrer à l’école. Ils s’ennuient à la maison », dit cette professeure, mère de deux enfants de niveau primaire.

Elle estime qu’un retour graduel sur les bancs d’école, encadré par des mesures de la santé publique, est la meilleure chose pour le mieux-être des élèves. « Je prévois d’enseigner le plus important de ma matière, les éléments essentiels, pour que les élèves arrivent préparés à leur prochaine année scolaire. Comme il n’y aura pas d’examens du ministère, l’atmosphère sera détendue pour apprendre », estime Candice Guida.

Temps précieux en famille

Le confinement donne lieu à de belles histoires, aussi. En attendant la reprise des classes, Marie-Ève Blanchard et sa fille Elsa, 11 ans, prennent du bon temps ensemble. Cette journaliste spécialisée dans le tourisme a perdu tous ses contrats à cause de la pandémie. Elle a été clouée au lit durant deux semaines par une pneumonie au début de la période de confinement — son test de COVID-19 a été négatif. Sa grand-mère est décédée il y a un mois et demi. Elle doit réorienter sa carrière, car l’industrie du voyage semble en pause pour l’avenir prévisible.

« Je pourrais dire que ça va mal, mais au contraire, ça va bien : je suis chanceuse de passer du temps précieux avec ma fille », dit cette mère célibataire, qui a droit à la Prestation canadienne d’urgence offerte par le gouvernement Trudeau.

Marie-Ève Blanchard a la chance d’avoir une fille autonome et motivée. Tous les matins, Elsa se branche sur « La classe de Marie-Ève » (rien à voir avec sa mère), cette enseignante dynamique qui offre des leçons sur le Web.

Avec sa mère, Elsa traduit des chansons de l’anglais au français. Elle lit. Beaucoup. La série des Léa Olivier, Aurélie Laflamme. La mère et la fille ont visité le Louvre et la Grande Muraille de Chine en ligne. Elles jouent aux cartes. Elles cuisinent. Marie-Ève a photocopié des exercices de mathématiques prêtés par une de ses voisines qui est enseignante.

« C’est super exigeant, ce n’est pas simple d’enseigner à ma fille. Je découvre le programme de quatrième année en même temps qu’elle. Il m’arrive de faire de l’insomnie. Mais j’ai confiance. Les travailleurs autonomes, on est habitués à composer avec l’incertitude. »

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