La détresse des étudiants étrangers

Hanieh Ebrahimzadeh, étudiante d’origine iranienne, devant les résidences de l'Université Laval
Photo: Photo fournie par Hanieh Ebrahimzadeh Hanieh Ebrahimzadeh, étudiante d’origine iranienne, devant les résidences de l'Université Laval

Ils sont les « grands oubliés » de la crise du coronavirus. Isolés, anxieux, loin de leur famille, à bout de ressources financières, des étudiants étrangers vivent une détresse silencieuse.

« Au secours », a écrit Moïse Kalonji Ngoyi dans un message au Devoir, cette semaine. Cet étudiant d’origine congolaise a lancé un véritable cri de désespoir.

Il n’a presque plus d’argent pour se nourrir et payer son loyer, ne sort plus de chez lui par crainte d’attraper une infection au coronavirus et peine à suivre ses cours universitaires à distance. Ses nuits sont peuplées de cauchemars. Ses parents ne peuvent lui envoyer de l’argent : les banques de son pays d’origine ont fermé pour la durée de la crise. Les transferts électroniques sont impossibles.

« Mes parents m’appellent pour me demander comment je vais. Je leur dis que ça ne va pas bien. Non, ça ne va pas bien », répète-t-il comme un mantra.

Joint dans sa chambre située près de l’Université d’Ottawa, où il étudie en communication, Moïse Kalonji Ngoyi a la voix chevrotante. « Je suis ébahi, triste, déprimé, mon objectif pour cette année est de la terminer en vie, tout simplement », dit-il.

Il a perdu depuis deux semaines les petits boulots qu’il cumulait pour payer ses études — plongeur, entretien ménager. À Ottawa comme ailleurs, tout est fermé pour cause de pandémie. Moïse déplore que les étudiants étrangers ne soient éligibles à aucun des programmes d’aide d’urgence offerts par les gouvernements. « Ma famille, c’est le Canada. Mais on nous a abandonnés », dit-il.

La détresse de Moïse Kalonji Ngoyin’est pas unique : elle est répandue parmi les 86 000 étudiants étrangers au Québec, explique Agnès Berthelot-Raffard, professeure associée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui mène une enquête sur la santé mentale des étudiants noirs.

« Les étudiants étrangers sont les grands oubliés de la crise actuelle. Ils connaissent mal leurs droits. Ils ne savent pas à qui se référer pour demander de l’aide. Ils sont vraiment perdus », dit la chercheuse en éthique et santé publique.

L’éloignement de la famille peut aussi créer de l’anxiété, note la professeure. Hanieh Ebrahimzadeh, étudiante à l’Université Laval, s’inquiète ainsi non seulement pour elle, mais pour son mari coincé en Iran — où la crise du coronavirus prend des proportions inquiétantes.

« J’ai des difficultés à me concentrer. Devant mon ordinateur, je pense à tout sauf à mes devoirs », dit la doctorante en ethnologie et patrimoine. Elle envisage d’abandonner sa session à cause du stress.

Ordre d’évacuation

Une directive adoptée la semaine dernière par l’Université Laval — et par d’autres établissements — a ajouté à l’anxiété des étudiants étrangers : l’ordre a été donné d’évacuer les résidences. Des dizaines d’étudiants ont dû se trouver d’urgence un nouvel endroit où loger au moment même où le gouvernement interdisait les visites d’appartement, au nom de la santé publique.

Ces directives de quitter les résidences ont provoqué un vent de panique sur les campus. Le Code civil protège pourtant les étudiants des résidences, comme tout autre locataire, souligne Michelle Cumyn, professeure à la Faculté de droit de l’Université Laval.

« Les universités peuvent bien demander à leurs locataires de quitter leur logement. Toutefois, elles ne peuvent pas les y obliger, à moins de leur proposer un logement équivalent », souligne-t-elle.

Les universités ont précisé que les étudiants pouvaient rester sur place, mais elles ont fait cette mise au point parfois après avoir été la cible de pressions de professeurs et d’associations étudiantes.

Aide d’urgence

Le Collectif étudiants et travailleurs internationaux (Collectif ETIQ) demande au gouvernement des mesures de soutien qui s’appliquent aux étudiants et aux travailleurs étrangers, tout comme aux citoyens québécois.

Ces gens vulnérables « se retrouvent entièrement livrés à eux-mêmes dans cette période difficile. Une grande partie des étudiants internationaux se retrouvent sans la possibilité de recevoir de l’argent de leur famille, de travailler pour subvenir à leurs besoins et sont menacés d’éviction par leurs propriétaires ou certaines universités », indique Thibault Camara, coordonnateur du Collectif.

Les universités, en tout cas, ont commencé à offrir des mesures d’aide aux étudiants.

L’Université Laval, l’Université de Sherbrooke et l’Université d’Ottawa, notamment, ont créé des fonds d’urgence pour aider les étudiants, y compris étrangers, à subvenir à leurs besoins en temps de crise. Elles s’engagent à offrir l’aide rapidement.