L’école religieuse expliquée en cour

Yochonon Lowen et Clara Wasserstein, un couple d'anciens membres de la communauté Tash de Boisbriand, estiment avoir été abandonnés par le système d'éducation dans des écoles illégales de leur ancienne communauté. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Yochonon Lowen et Clara Wasserstein, un couple d'anciens membres de la communauté Tash de Boisbriand, estiment avoir été abandonnés par le système d'éducation dans des écoles illégales de leur ancienne communauté. 

Toute affirmation est en même temps une négation. Tous les étudiants de la Torah le savent. Alors, si les enfants des communautés juives ultraorthodoxes (et surtout les garçons) ne reçoivent aucune formation séculière ou presque, quelle éducation religieuse très poussée leur donne-t-on en lieu et place dans les écoles spécialisées ?

C’est à cette autre question fondamentale que le procès en Cour supérieure à Montréal a tenté de répondre mercredi matin.

Un couple d’anciens membres de la communauté Tash de Boisbriand intente au civil une poursuite contre le gouvernement du Québec. Yochonon Lowen et Clara Wasserstein, maintenant dans la quarantaine, estiment avoir été abandonnés par le système d’éducation dans des écoles illégales de leur ancienne communauté.

Leurs avocats ont tenté mardi de démontrer que Québec n’a rien fait, ou si peu, pendant des décennies pour assurer l’éducation dite séculière des enfants de ce groupe appelé Tash. Une ancienne fonctionnaire a avoué à la barre que le ministère de l’Éducation savait au moins depuis 1980 que les établissements scolaires religieux orthodoxes ne respectaient pas les programmes nationaux.

La défense en a rajouté mercredi en faisant témoigner Shulem Deen, lui aussi sorti de Tash, puis Mme Wasserstein elle-même. L’exercice voulait dépeindre une communauté repliée sur elle-même, obsédée par la tradition, craintive devant la modernité et les lumières, un peu comme les groupes religieux sectaires. M. Deen a utilisé le mot « secte » à quelques reprises.

Né en 1974 aux États-Unis, éduqué à Boisbriand pendant plusieurs années, il est devenu un auteur à succès avec son récit personnel All Who Go Do Not Return (2015). Il s’est révélé un témoin fort éloquent, capable de synthèses et de formules-chocs.

M. Deen a décrit une journée type à l’école traditionnelle (yeshiva) faite de bains de purification rituelle, de prières et d’études religieuses. Elle commence tôt, avec le lever vers 6 h, les cours à partir de 6 h 30, un déjeuner à 9 h, le dîner à 13 h 30, jusqu’à trois visites quotidiennes à la synagogue, etc. La formation se termine vers 22 h.

Et en quoi consistent ces études ? a demandé l’avocat de la poursuite, Me Bruce Johnston. « On dit en yiddish que nos études sont trop compliquées pour qu’un non-juif les comprenne », a répondu le témoin, avant de faire le résumé d’un programme fait d’étude des textes et « de commentaires sur les commentaires des commentaires ».

Il a ensuite décrit un cursus qui laisse les enfants à l’écart des connaissances dans toutes les matières de base, des mathématiques à la géographie, de l’histoire à la biologie.

À Montréal, il n’a reçu aucune instruction dite séculière. « Il n’y en a pas pour les garçons, point à la ligne », a-t-il dit. Les élèves filles et garçons ne se mélangent pas, ni à l’école ni dans la vie.

M. Deen a essayé de suivre une formation au collège pendant une session, sans succès. Il travaille maintenant comme rédacteur, éditeur de textes et traducteur du yiddish à l’anglais.

En général, d’ailleurs, dit-il, les employés orthodoxes travaillent au noir et sont payés comptant pour continuer de bénéficier de l’aide sociale ou des allocations familiales.

Pour les autres

Clara Wasserstein a poursuivi avec son propre récit de vie en après-midi. Elle aussi est née dans l’État de New York, à Brooklyn plus précisément, d’un père originaire de Montréal. Sa famille a déménagé à Boisbriand quand elle avait environ 18 mois.

Elle y a fréquenté l’école religieuse de la communauté Tash de 4 à 18 ans. Elle y a appris, dit-elle, beaucoup de yiddish, un peu d’anglais et des rudiments de mathématiques, mais surtout à devenir une « épouse modèle » et à se protéger des supposées « impuretés du monde » avec moult règles « pour tout » : la nourriture, le vêtement, l’usage de la technologie.

Sa présentation a aussi tourné à l’exposition sociologique, cette fois des règles et rites pour ne pas dire des superstitions dans lesquelles sont enfermés les membres des communautés ultraorthodoxes.

Mme Wasserstein a expliqué que son mari les a en quelque sorte tirés de ce sommeil dogmatique en prenant progressivement conscience des faiblesses de leur propre formation, de l’existence d’autres connaissances et en souhaitant que leurs enfants y aient accès.

Sitôt les doutes exprimés, la communauté les aurait ostracisés. Le couple et ses quatre enfants se sont établis à Montréal en 2007. La famille vit depuis au sein d’une communauté loubavitch, réputée plus ouverte. Les enfants fréquentent l’école publique, le cégep et l’université.

Leur scolarisation courante a confirmé la faiblesse des connaissances générales de leurs parents, a expliqué leur mère. Mme Wasserstein dit qu’elle lit mal l’anglais, langue dans laquelle elle témoigne avec de longues et fréquentes digressions qui ont un peu épuisé le juge Castonguay, qui l’a rappelée à quelques reprises à la logique précise de l’interrogatoire.

Clara Wasserstein trouve que ses enfants sont « chanceux d’avoir été éduqués normalement ». Elle souhaite la même chose à tous les enfants du Québec et ceux des communautés ultrareligieuses en particulier. D’où cette démarche devant le tribunal.

« Ce qui m’est arrivé n’est pas l’enjeu, a-t-elle résumé. C’est le cas général qui compte ». Son mari sera à la barre jeudi.