Commission Laurent: des jeunes Autochtones tenus à l’écart de l’école par la bureaucratie

Marie-Ève Claude, directrice adjointe des Services aux élèves de la Commission scolaire Lester B. Pearson
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Ève Claude, directrice adjointe des Services aux élèves de la Commission scolaire Lester B. Pearson

Depuis des années, de jeunes Autochtones du Nord, placés sous l’égide de la Loi sur la protection de la jeunesse, se retrouvent au Sud, à Montréal, où ils sont tenus à l’écart du système d’éducation du seul fait qu’ils ne sont pas en mesure de fournir tous les documents nécessaires à leur inscription.

Au cours des deux dernières années seulement, pour la seule Commission scolaire Lester B. Pearson, ce sont 62 enfants qui ont été laissés de côté.

Tenus ainsi hors des classes ordinaires, ils tuent le temps en faisant « du yoga » et « de l’occupationnel », dénonce Marie-Ève Claude, directrice adjointe des Services aux élèves à cette commission scolaire.

Depuis quinze ans, ce sont ainsi des centaines d’élèves autochtones, pourtant déjà aux prises avec des parcours difficiles, qui n’ont pas été scolarisés comme ils le devraient en raison de simples tracasseries administratives, soutient Mme Claude. À ses yeux, on se trouve ni plus ni moins que dans un pastiche tragique de la célèbre scène d’ultrabureaucratie dénoncée dans Les douze travaux d’Astérix. « C’est la maison des fous. Je vous le dis. »

Pourquoi donc ces enfants ne peuvent-ils pas suivre les cours comme tous les autres enfants de leur groupe d’âge ? « Ce n’est pas parce qu’ils sont dépourvus, en tout cas. Loin de là. »

Le ministère de l’Éducation exige des documents afin qu’ils puissent être scolarisés en anglais. Une attestation d’admissibilité aux études en langue anglaise, un bulletin scolaire et un certificat de naissance. Or, les réalités complexes de ces enfants, explique Mme Claude, font que ces documents sont rarement disponibles, malgré des efforts répétés et soutenus pour les obtenir. Alors on attend, même si on sait que ces documents n’arriveront jamais, dénonce-t-elle. Et ce sont les enfants qui en pâtissent. Ils se retrouvent sans « plan d’intervention », ce qui en principe doit déterminer leur trajectoire.

Dans la crainte d’être pénalisée, la Commission scolaire laisse ces enfants à l’écart et doit alors demander une dérogation spéciale au ministre, au cas par cas, valable seulement pour un an, afin de pouvoir les accepter à l’école en anglais. «Et il faut parfois attendre des mois pour l’obtenir», explique Mme Claude au Devoir. Quand on l’obtient, il est d’ailleurs parfois trop tard.

« Je pense au cas d’une jeune fille qui n’a pas été scolarisée durant des mois, en attente de l’autorisation. Quand on l’a eue, la jeune fille a été retournée vers le Nord à peine un mois plus tard ! »

Elle fait aussi valoir le cas d’enfants qui ont obtenu cette autorisation, mais qui doivent attendre d’en obtenir une nouvelle, ce qui les place à nouveau en dehors du système scolaire. « On ne ferait pas ça pour un autre élève », dit-elle avec regret.

Indignation à la commission

Entendu devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse mercredi matin, le témoignage de Mme Claude a fait très forte impression. Les deux coprésidents ont exprimé leur vive indignation devant la situation décrite. Une première depuis le début des travaux.

Quant à elle, la présidente de la commission, Régine Laurent, a parlé d’« une aberration », se disant estomaquée que des enfants se retrouvent à faire du yoga plutôt que d’être scolarisés en raison de modalités administratives. « Ce que je souhaiterais avoir le pouvoir de faire en ce moment est de dire: “Allez les chercher et amenez-les à l’école” », a-t-elle déclaré.

« Ce n’est pas le droit à l’éducation en anglais que je défends, a expliqué Marie-Ève Claude au Devoir. Oui, je travaille dans une commission scolaire anglaise, mais je voudrais bien que l’on comprenne que ce n’est pas d’une question de langue qu’il s’agit ici. J’en appelle au droit fondamental pour un enfant d’être éduqué, au-delà de n’importe quelle considération bureaucratique ou linguistique. »

Selon elle, cette situation, qui perdure depuis au moins 15 ans, s’est aggravée ces dernières années. En raison du fort roulement de personnel à la DPJ, observé en particulier depuis la réforme du système de santé du ministre Barrette, la Commission scolaire ne se donne « même plus la peine d’obtenir une dérogation » en faveur de ces enfants, constate Mme Claude.

La directrice adjointe dit mener une bataille pour que cela change auprès du ministère de l’Éducation. « C’est ce que je veux réussir avant ma retraite. »