Discriminatoire, le tarif unique ?

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
Au début novembre, le gouvernement québécois a annoncé le retour au tarif unique pour les places en garderies subventionnées.
Photo: Tiffet Au début novembre, le gouvernement québécois a annoncé le retour au tarif unique pour les places en garderies subventionnées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation

Une bouffée d’oxygène d’un côté, une inégalité supplémentaire de l’autre. Lorsque, début novembre, le ministre des Finances a annoncé le retour au tarif unique pour les places en garderies subventionnées, certaines familles ont applaudi. « C’est vraiment unetrès bonne nouvelle ! » dit Geneviève Belisle, enthousiaste. La directrice générale de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) résume l’état d’esprit des familles : « C’est la fin de la modulation, qui réservait parfois de mauvaises surprises aux foyers, car il était vraiment difficile de prévoir le coût réel du service de garde. » Des frais que les parents ne découvraient souvent qu’en mettant la touche finale à leur déclaration fiscale.

Une bonne nouvelle, donc, d’autant que cette mesure est rétroactive. Les parents ne subiront pas de modulation tarifaire pour 2019. « On est vraiment contents ! » dit-on à l’AQCPE. Avec ce tarif unique, les familles déboursent 8,35 $ par jour. Par contre, les parents ayant recours à un établissement qui n’est pas subventionné ne bénéficient pas de cet avantage tarifaire et continuent de payer un service de garde aux coûts pouvant avoisiner les 45 $ quotidiens, et même plus.

« Deux autoroutes »

Cette différence de tarifs renforce l’inégalité, estime le président de l’Association des garderies non subventionnées en installation (AGNSI), David Haddaoui. Il compare ce nouveau système au réseau routier. « C’est comme s’il y avait deux autoroutes ! »

Pour le responsable de cette association, regroupant 1365 services de garde accueillant 65 000 enfants, « la situation ne peut pas durer comme ça ». L’AGNSI n’est pas opposée au tarif unique, à condition qu’il s’applique aussi aux établissements qu’elle défend. « Les gens veulent la même éducation pour leurs enfants. Ils veulent un accès égalitaire aux services de garde. » Comme le rappelle David Haddaoui, subventionnées ou pas, les garderies sont soumises aux mêmes règles. « Nous sommes soumis à la loi 143, avec les mêmes règles d’inspection, les mêmes réglementations ! Pour nous, ce n’est pas normal. »

Autre conséquence possible : cette nouvelle tarification pourrait engendrer un appel d’air vers les CPE, structures qui affichent déjà complet, au détriment des garderies non subventionnées. C’est bien ce que redoute le président de l’AGNSI. « Il faut trouver un moyen de sauver nos garderies », dit celui qui dénonce aussi « une pénurie de main-d’œuvre », le personnel préférant « les conditions de travail en CPE ». Néanmoins, David Haddaoui reste optimiste : « Nous avons obtenu quelques avancées du gouvernement, des subventions pour former le personnel, et je suis persuadé que le ministre arrivera à la table des négociations avec des propositions. On ne demande pas la lune ! »

Vers un réseau unique ?

Pour Julie Plamondon, vice-présidente du Rassemblement des garderies privées du Québec, organisme qui réunit une centaine de structures subventionnées et non subventionnées, la décision du gouvernement Legault apparaît plutôt comme « une bonne mesure ». « La philosophie du gouvernement est la bonne puisqu’il a ouvert la porte pour de possibles négociations. On sait qu’il n’a pas les reins assez solides pour élargir le tarif unique à tous les établissements, mais il va nous consulter. » En attendant, la responsable en convient :« Les parents qui inscrivent leur enfant dans ces garderies [non subventionnées] se sentent frustrés. »

L’ouverture gouvernementale envers les établissements non subventionnés se concrétisera-t-elle ? « Je pense que le gouvernement n’a pas d’autre choix que de continuer àagir », estime Geneviève Belisle, pour qui l’inégalité tarifaire n’est pas si flagrante. « Avec le crédit d’impôt,au bout du compte, les parents qui ont leur enfant en service non subventionné ne payent pas forcément plus cher, mais il est vrai qu’ils doivent avancer l’argent. »

Et d’autres problèmes persistent : l’accès des familles à l’information, par exemple, et en particulier pour les foyers défavorisés. La représentante de l’AQCPE défend la création d’un réseau unique de places subventionnées. Si le défi paraît immense, il se révèle, selon cette spécialiste de la petite enfance, incontournable. « Les besoins sont très importants. Le gouvernement ne va pas avoir d’autre choix que de reprendre ce qui a été laissé et d’allerplus loin encore. »

Actuellement, près de 42 000 familles sont toujours sur une liste d’attente au ministère de la Famille pour obtenir une place dans unmilieu de leur choix.

Les intervenantes en milieu familial ne désarment pas

Quinze minutes d’ouverture en moins par semaine : tel est le dernier signal envoyé au gouvernement. Pour manifester leur désaccord avec les propositions des négociations salariales en cours, les intervenantes en milieu familial ont entamé une grève le vendredi 31 janvier. Chaque semaine, elles ouvriront leurs portes avec un quart d’heure de retard supplémentaire. « C’est un moyen d’action ultime ! » confie Sonia Ethier, présidente de la Centrale syndicale du Québec (CSQ).

Pour ces 10 000 professionnelles du Québec, la patience semble avoir atteint ses limites : « L’entente collective est échue depuis le 31 mars 2019. Il y a toujours de la négociation, mais l’offre du gouvernement n’est pas acceptable », dit la syndicaliste. Selon les calculs de la CSQ, l’offre gouvernementale équivaudrait à 12,42 $ l’heure. « Si on compare avec le salaire minimum de 13,10 $ l’heure, c’est tout simplement insultant et méprisant », poursuit Mme Éthier, qui plaide en faveur d’un salaire de 16,75 $. « Cela représente l’équivalent d’une éducatrice en petite enfance non formée. »

Actuellement, le salaire moyen de ces professionnelles de la petite enfance s’établit à 12,36 $. La CSQ met en garde le gouvernement : « On sent déjà les effets de la pénurie de main-d’oeuvre. Le métier attire moins de candidates, car les conditions de travail sont médiocres. Elles font 50 heures par semaine. On augmente leurs tâches, mais leur revenu n’augmente pas. » Selon Sonia Éthier, la filière est bien déterminée à obtenir gain de cause et n’entend pas céder aux pressions : « Les parents sont avec nous. Le gouvernement nage dans les surplus budgétaires ! Il n’y a pas de raison de ne pas débloquer une enveloppe budgétaire. »