Intimidation: la partie n’est pas gagnée

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Selon Jasmin Roy, certains parents confondent l’intimidation avec les conflits d’enfants, un moment de violence ou une altercation vécue par leur enfant à l’école.
Photo: Getty Images Selon Jasmin Roy, certains parents confondent l’intimidation avec les conflits d’enfants, un moment de violence ou une altercation vécue par leur enfant à l’école.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation

Bien que des améliorations aient été observées dans les écoles du Québec depuis l’entrée en vigueur de la loi sur l’intimidation et la violence à l’école, il reste du chemin à faire, estime Jasmin Roy, président de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais, qui dresse un portrait de la situation.​

Harcèlement, intimidation, conflit, comment faire la différence entre ces notions ?

Le terme « intimidation » est employé au Québec lorsqu’on parle de harcèlement dans les écoles. En France, ils appellent ça d’ailleurs du harcèlement scolaire. C’est donc la même chose. Il s’agit de tout comportement, parole, acte ou geste, délibéré ou non, à caractère répétitif. Parfois, certains parents confondent l’intimidation avec les conflits d’enfants, un moment de violence ou une altercation vécue par leur enfant à l’école. Si cela ne se produit qu’une fois, même s’il s’agit d’une violence grave, on ne parlera pas d’un cas d’intimidation.

À noter qu’à la petite enfance, on ne parle pas d’intimidation, mais de comportements inadéquats. L’intervention se situe plus dans l’arrêt d’agir. On commencera seulement à parler d’intimidation à partir de la deuxième ou de la troisième année. Cela ne signifie pas que ça ne peut pas survenir avant : il peut y avoir de la violence organisée à cet âge, mais c’est plus rare.

Depuis 2012, les écoles ont dû adopter un plan de lutte contre l’intimidation. Est-ce suffisant pour gérer le problème ?

Les études de la Chaire de recherche sur le bien-être à l’école et la prévention de la violence de la professeure Claire Gaumont, à l’Université Laval, montrent que des améliorations ont été observées, plus rapidement au primaire qu’au secondaire. C’est une bonne nouvelle. Malgré cela, elles ne sont pas significatives, parce que tout un pan de l’enseignement est laissé de côté, celui d’apprendre aux jeunes à développer leurs compétences sociales et émotionnelles, comme il en sera question lors du premier Sommet international de l’éducation en mai prochain.

Cela passe par des investissements gouvernementaux massifs pour adopter des mesures éducatives en cesens. Le gouvernement a investi beaucoup dans les saines habitudes d’alimentation et d’activité physique, mais si on n’a pas de bonnes relations et qu’on n’est pas capable de gérer nos émotions adéquatement et de bien exprimer nos besoins, on ne pourra pas s’engager dans ces saines habitudes de vie. On sait maintenant que les approches négatives, comme la punition pratiquée seule ou la suspension, ne donnent pas de bons résultats pour développer ces compétences. Cela ne signifie pas d’accepter l’inacceptable : il faut qu’il y ait des arrêts d’agir, mais il faut surtout enseigner le comportement attendu et le renforcer de façon positive lorsqu’il se manifeste dans le groupe. Il manque aussi de formation continue pour les enseignants, surtout par rapport aux apprentissages sociaux et émotionnels. Dans le plan d’action concerté sous le gouvernement libéral en 2012, on devait d’ailleurs revoir la formation des maîtres, et ça n’a toujours pas été fait, huit ans plus tard.

Comment reconnaître les signes que son enfant vit de l’intimidation à l’école ?

Ce sont souvent des problèmes d’humeur : surtout au primaire, l’enfant traînera les pieds le matin avant d’aller à l’école, pleurera pour ne pas y aller, prétextera qu’il est malade, ou reviendra de l’école en pleurs. Cela peut aussi se traduire par des problèmes gastriques ou d’insomnie. L’enfant éprouvera des problèmes de concentration ou ses notes commenceront à chuter. Les symptômes s’apparentent à ceux de la violence conjugale : l’enfant se refermera sur lui-même, même auprès des gens qu’il aime.

Quels sont les moyens dont disposent les parents lorsque leur enfant leur fait part de tels actes ?

La Fondation offre un guide d’accompagnement aux parents pour les soutenir. Le lien affectif et de confiance est essentiel pour favoriser la résilience de l’enfant. Lorsque son enfant se sent diminué dans son milieu éducatif, il doit se sentir aimé le plus possible à la maison, notamment en étant valorisé par des activités dans lesquelles il se sent bon. Il faut également être honnête avec lui en lui mentionnant que celapeut prendre un certain temps avant que le problème soit réglé, mais qu’on sera là pour l’accompagner et l’écouter.

Il est aussi très important de travailler en collaboration avec le milieu éducatif. Dans le cas où l’enfant ne veut pas que les parents s’en mêlent, ils peuvent en aviser l’école pour que cela reste entre eux et maintienne le lien de confiance avec l’enfant. L’école pourra de son côté amasser des indices et intervenir tranquillement. Si l’école n’intervient pas adéquatement, il faut se tourner vers la commission scolaire ou le protecteur de l’élève.

L’intimidation en chiffres

16,1 %

C’est le pourcentage d’élèves de 4e, 5e et 6e années qui ont rapporté avoir subi de l’intimidation « fréquemment », majoritairement sous forme d’insultes.

80 %

C’est le pourcentage d’enseignants du primaire qui déclarent ne pas avoir reçu de formation initiale consacrée à la prévention et à la gestion de la violence, qui comprend l’intimidation.

Source : Chaire de recherche sur le bien-être à l’école et la prévention de la violence, Université Laval, 2017