Le cégep de la Gaspésie s’enracine en anglais à Montréal

Le campus montréalais du cégep de la Gaspésie et des Îles est né il y a quatre ans et demi d’un partenariat avec le collège Matrix.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le campus montréalais du cégep de la Gaspésie et des Îles est né il y a quatre ans et demi d’un partenariat avec le collège Matrix.

Le cégep de la Gaspésie et des Îles a pris les grands moyens pour compenser la baisse de son effectif : le collège a ouvert un campus anglophone à Montréal, qui recrute uniquement des étudiants étrangers venus surtout de l’Inde et de la Chine.

Ce cégep anglophone connaît une croissance fulgurante, au point que certains le qualifient de véritable vache à lait : depuis sa fondation en 2015, le nombre d’inscriptions a bondi de 35 étudiants à 2200 étudiants. L’établissement situé dans un bâtiment anonyme du quartier Ahuntsic, au nord de Montréal, accueille deux fois plus d’étudiants que l’ensemble des quatre autres campus du cégep, situés en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine (qui comptent au total 1010 étudiants).

« C’est une croissance assez faramineuse », dit Sylvain Vachon, responsable de cette initiative. Le campus anglophone du cégep de la Gaspésie a généré l’an dernier des profits de 1 million de dollars, qui ont été réinvestis dans les cégeps de la Gaspésie et des Îles, de Matane et de Rivière-du-Loup, qui ont regroupé leurs activités de recrutement international.

Si ce n’était pas nous qui avions lancé le programme, il est certain qu’un autre cégep l’aurait fait

 

Comme bien des cégeps situés en région, celui de Gaspé a perdu environ 10 % de son effectif depuis une dizaine d’années. Pour maintenir de précieux programmes d’enseignement, le cégep mise sur le recrutement d’étudiants internationaux. Mais il n’est pas facile d’attirer de jeunes étrangers à Gaspé ou aux Îles-de-la-Madeleine, explique Sylvain Vachon. C’est beaucoup plus facile à Montréal. Et il est plus simple de recruter des étudiants maîtrisant l’anglais que le français.

Anglicisation de Montréal

Le Mouvement Québec français (MQF) s’insurge contre la création, sans aucun débat public, d’un autre cégep offrant un enseignement en anglais dans l’île de Montréal. « Ce campus anglophone d’un cégep régional, qui accélère l’anglicisation de la région métropolitaine, n’a pas lieu d’être. On demande au ministre de l’Éducation de faire ses devoirs et de stopper l’hémorragie », dit Maxime Laporte, président du MQF.

Certains cégeps en région sont tellement sous-financés, à cause de la baisse de la population, qu’ils doivent se livrer à une véritable course à la « clientèle » pour survivre, déplore-t-il. Plutôt que de forcer un cégep à enseigner en anglais à des étudiants venus d’Asie, il faut investir des fonds publics pour lui permettre de remplir sa mission régionale en français, fait valoir Maxime Laporte.

Faute de financement adéquat, les cégeps francophones n’ont pas le choix de se tourner vers le véritable « Klondike » que sont devenus les étudiants étrangers, souligne-t-il.

« En autorisant l’ouverture de ce campus, le MEES [ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur] a abandonné toute prétention à faire du français la langue d’intégration de ces étudiants internationaux, immigrants au Canada. Le MEES saccage la dynamique linguistique à Montréal et contribue à l’anglicisation des allophones », renchérit Frédéric Lacroix, militant pour la défense du français, dans un texte paru dans le dernier numéro de L’aut’journal.

Entrepreneurs dans l’âme

Sylvain Vachon, du cégep de la Gaspésie et des Îles, voit les choses sous un autre angle. « Si ce n’était pas nous qui avions lancé le programme, il est certain qu’un autre cégep l’aurait fait », dit le gestionnaire. Les responsables du cégep de la Gaspésie, qui sont des « entrepreneurs dans l’âme », sont plutôt fiers de voir que leur initiative permet d’investir des millions de dollars dans leur collège régional, rappelle M. Vachon.

Il souligne que le campus anglophone montréalais se finance sans aucuns fonds publics, car les étudiants étrangers paient la totalité de leurs frais d’inscription — 7387 $ par semestre ou 14 774 $ par année. Cette somme inclut une assurance maladie privée, car ces jeunes venus d’ailleurs n’ont pas droit à la couverture de la Régie de l’assurance maladie du Québec.

2200
C’est le nombre d’étudiants étrangers qui fréquentent le campus de Montréal de l’établissement d’enseignement gaspésien. Les Québécois sont deux fois moins nombreux — 1010 — à être inscrits aux campus de Gaspé, de Carleton-sur-Mer et des Îles-de-la-Madeleine.

Le campus montréalais du cégep de la Gaspésie et des Îles est né il y a quatre ans et demi d’un partenariat avec le collège Matrix, raconte Sylvain Vachon. Cet établissement privé dispose d’un réseau bien établi en Inde et en Chine, où il recrute des élèves en formation professionnelle.

Le recrutement au collégial s’est fait de façon très rapide, explique M. Vachon. Le campus anglophone montréalais cherche à élargir son recrutement en Amérique latine et au Vietnam, où il existe un bassin d’étudiants maîtrisant le français. Si tout va comme prévu, le cégep envisage d’offrir une formation en français dès l’automne prochain.

Bâtiment anonyme

À l’heure actuelle, on entend davantage l’anglais, l’hindi et le pendjabi que le français dans ce cégep du nord de Montréal. La maison d’enseignement occupe deux étages dans un bâtiment anonyme situé à deux pas du métro Henri-Bourassa. Aucune enseigne n’indique qu’il s’agit d’un cégep. « Pull hard », indique un morceau de papier collé sur la porte d’entrée.

Le cégep a déménagé dans ces locaux en septembre dernier, a-t-on appris en visitant les lieux, la semaine dernière. L’établissement a connu une croissance si rapide que la priorité a été donnée à l’aménagement des 28 salles de classe, des équipements informatiques et de la cafétéria, explique Sylvain Vachon.

Pour éviter de concurrencer les 13 cégeps de Montréal (dont 3 anglophones), le cégep de Gaspé offre uniquement des attestations d’études collégiales (AEC) — des programmes d’un an —, et non des diplômes d’études collégiales (DEC). Le cégep anglophone a convenu de recruter uniquement des étudiants internationaux, sans aucune exception. Les cours sont offerts sept jours sur sept, matin, midi et soir, été comme hiver.

« Quand ce projet de marché d’étudiants internationaux s’est présenté à nous, on a évalué le risque et on a décidé de profiter de l’ouverture. On ne l’a pas regretté », dit Sylvain Vachon.

Le cégep n’a pas eu à demander de permis au MEES pour lancer son campus anglophone, car il peut offrir des programmes en anglais depuis sa fondation, il y a plus de 50 ans. La loi 101, obligeant la scolarisation des immigrants en français, ne s’applique pas au collégial. Ce cégep sert la minorité anglophone de la Gaspésie et des Îles. Le ministère a cependant un droit de regard sur la qualité de la formation offerte, comme dans tous les cégeps, rappelle Sylvain Vachon.

Au moment où ces lignes étaient écrites, le cabinet du ministre Jean-François Roberge n’avait pas répondu aux questions du Devoir.

46 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 4 février 2020 04 h 41

    C'est dur de faire des efforts

    Je trouve cela bien pensé. Ils commencent avec du facile payant et vont continuer avec le français ajouté. Avec le français, ils pourraient offrir le DEC au complet en plus. Le français est une langue internationale au même titre que l'anglais, mais il semble que les anglophones soient plus riches. Alors autant les faire payer en premier.
    Le Cégep devrait quand faire des efforts pour que ces étrangers sachent que le français prévaut, même à Montréal.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 février 2020 09 h 01

      Je comprends les autorités du CEGEP. Je me demande bien ce que j'aurais fait à leur place.

      Mais vous voyez, les CEGEP anglophone n'ont aucun effort à faire. Et ils n'en font dailleurs pas et je m'étonne même qu'ils n'aient pas exploité ce filon en premier. Remarquez qu'ils n'ont aucun besoin de diversifier leur financement, ils en ont plein les poches. Et même qu'ils profitent à plein de nos impôts.

      Et les nôtres, de plus en plus nombreux, disent que c'est dépassé les questions de langue. Et voilà pourquoi ils doivent refuser (?) des inscriptions de plus en plus nombreuses chaque année. Si c'est le cas. Et les immigrants aussitôt qu'ils atteignent l'âge de la majorité font la même chose. À Sherbrooke le Cegep anglais de la rue Ontario regorge d'immigrants. Je serais prêt à dire qu'au moins la moitié de ceux qui le fréquentent sont des immigrants de première génération.

      Ce sont autant de fonds publics qui sont consacrés à l'éducation de langue anglaise, qui seraient an temps normal, dévolus à l'enseignement en langue française. Si le ministre de l'Éducation Nationale était cohérent.

      Et je pense à nos frères francophones de l'ontario. Heureusement que c'était une année électorale l'an passé. Mélanie la Joly s'est démenée comme un diable dans l'eau bénite pour assurer un financement minimal pour l'Université française de Toronto. Vous pensez vraiment qu'en année ordinaire ç'aurait été la même chose ? Naïfs va ! Et Caroline Mulroney, Ministre de la Francophonie, n'a pas osé affronter le premier ministre francophobe de l'Ontario.

      Alors quand je vois les administrateurs du CEGEP de la Gaspésie se démerder comme ils peuvent pour assurer un certain avenir à leur Collège, je me dis que c'est de la ...créativité supérieure. Je le déplore évidemment. Et je suis certain que ce n'est pas de gaieté de coeur qu'ils le font. Mais ils font quelque chose, au lieu de rester assis sur leur postérieur, et de brailler.

      Vous vouliez rester dans le Canada ? Ben c'est ça

    • Serge Lamarche - Abonné 4 février 2020 17 h 34

      Le dernier mot de m. Théberge est dans le faux. Hors-Canada, le Québec aurait autant d'anglophones et le cégep ferait autant d'argent avec les élèves étrangers.
      Les anglais payent sûrement autant d'impôts par personne au Québec que les français. Le gouvernement est certainement au courant de ce fait.
      Si on veut plus de nous-même, il faut travailler plus pour nous-mêmes.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 4 février 2020 04 h 56

    Et le français passera à l'histoire...

    Pour se lover lentement et confortablement dans l'oubli. "Je me souviens?" Ou I do not remember?

    • Robert Beauchamp - Abonné 4 février 2020 17 h 33

      Nos institutions sont devenues le cheval de Troye de l'anglicisation par le biais de leurs programmes ''bilingual''. Là où je m'esclaffe c'est que dans le texte et tout en douce ce monsieur Sylvain nous annonce que c'est pour permettre aussi aux petits Anglos de Gaspésie et des îles de pouvoir s'inscrire à ''Montriâll'' en anglais à cause de l'absence de CEGEP anglophones en région. Sûrement que ces élèves doivent être exemptés des frais de scolarité, sinon c'est cette nouvelle institution qui les subventionne à partir des profits autogénérés. Est-ce que ce ne serait pas par hasard le véritable motif? Autrement dit on pousse encore vers l'anglicisation pour satisfaire son propre besoin par le refus d'intégration d'une portion importante d'anglos pris du syndrome de l'appartheid. Est-on à ce point répugnants? Devons-nous toujours payer d'une façon ou d'une autre et toujours par le biais de frais cachés? Je propose le prix de la carpette à ce monsieur. Qui sont les actionnaires de cette institution privée? Moi qui aurait cru que les gestionnaires de nos institutions auraient dûs être exclusivement dédiés au poste qu'ils occupaient?

  • Hélène Gervais - Abonnée 4 février 2020 05 h 55

    C’est vrai que ...

    ce cegep anglicise encore plus Montréal; par contre les jeunes qui y étudient retournent dans leur pays respectif après, alors finalement ça revient au même. De plus, grâce à l’argent généré par ces étudiants, les cegeps en région sont mieux garnis en cours et en étudiants si je puis dire. Ça leur permet donc de rester actifs au sein de leur communauté respective.

    • Louise Collette - Abonnée 4 février 2020 08 h 26

      J'espère bien qu'ils retournent dans leur pays d'origine, je ne veux pas d'eux ici s'ils n'ont pas l'intention d'apprendre le français.
      Ça va bien faire l'anglicisation galopante.

    • Robert Morin - Abonné 4 février 2020 09 h 24

      Vous écrivez : «par contre les jeunes qui y étudient retournent dans leur pays respectif après, alors finalement ça revient au même». Je vous encourage à lire l'article de l'Aut'Journal ou même à vous rendre sur le site web unilingue anglais de cet établissement (http://www.cegepgim.ca/montreal/), où l'on peut lire : « Study in a Public Institution in the heart of Montreal city », «Programs in high demand areas of Business, Technology, and Health Care that empower you to settle in Canada ».
      Faudra revoir votre raison de trouver cela «pas si grave»... Bof!

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 février 2020 06 h 58

    L'entreprenoor

    Extrait:

    « Le campus anglophone du cégep de la Gaspésie a généré l’an dernier des profits de 1 million de dollars, qui ont été réinvestis dans les cégeps de la Gaspésie et des Îles, de Matane et de Rivière-du-Loup, qui ont regroupé leurs activités de recrutement international. »

    Au-delà de l'admiration que suscite un tel esprit « d'entreprenoor » chez un directeur de cégep allant chercher son financement en Inde, je trouve débile qu'il faille en arriver là pour financer les cégeps des régions.

    Le cégep de la Gaspésie et des Îles... à Montréal. Juste çà, ça ne marche pas.

    Le cégep de la Gaspésie et des Îles... à Montréal... en anglais.

    Sérieux ?

  • Bernard Terreault - Abonné 4 février 2020 07 h 40

    On aura tout vu !

    Moi si j'étais le patron du Cegep du Vieux Montréal, j'ouvrirais carrément un campus bilingue anglo-chinois à Vancouver, ça pourrait être payant.