Un manifeste dénonçant le supposé dogmatisme universitaire fait fortement réagir

«Les signataires du manifeste expriment leur opinion, une position forte», dit l’historien Martin Pâquet de l’Université Laval.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Les signataires du manifeste expriment leur opinion, une position forte», dit l’historien Martin Pâquet de l’Université Laval.

Action, réactions. La publication dans Le Devoir du texte « Manifeste contre le dogme universitaire » suscite des réactions d’une rare ampleur, souvent pour dénoncer la lecture proposée, jugée caricaturale et infondée. Le texte signé par une soixantaine d’étudiants dénonce une prétendue mainmise de la « gauche postmoderne » sur les universités et les cégeps québécois.

Sur nos plateformes, le brûlot a été le texte le plus lu et commenté de la semaine, du mois de janvier et donc de l’année encore jeune. Le pamphlet a même suscité plus de réactions que la chronique du 3 janvier de Christian Rioux sur l’affaire Matzneff.

La plus évidente contre-attaque du manifeste prend la forme d’une réplique diffusée samedi par Le Devoir. Elle est signée par plus de 280 personnes. La lettre collective dénonce ce qui est perçu comme un « amalgame des concepts laissés sans définition et des affirmations tenant de l’idéologie ».

Philippe Lorange, étudiant en science politique et en philosophie de l’UdeM, initiateur du projet du manifeste, s’avoue « très surpris » par la déferlante. Il verse en surplus au dossier de publicité quelque 1500 partages sur Facebook.

« Je suis très content des réactions, autant de celles qui nous félicitent que des autres qui s’opposent vertement, dit-il en entrevue. Je crois que c’est bien comme ça. Justement, je voulais faire réagir. Je voulais brasser la cage. L’absence de réactions aurait constitué un grand problème. Je voulais susciter le débat et ça a marché. Je voulais confronter une réalité que beaucoup connaissent, mais que trop peu ont le courage de dénoncer. »

L’art du débat

Quelle réalité au fait ? M. Lorange dit s’en prendre à l’idéologie progressiste qui imposerait un nouveau magistère avec une « novlangue » où des termes comme « islamophobie, transphobie, décolonialisme, capacitisme, spécisme, séparatisme lesbien et système de domination » s’entremêlent.

« Personnellement, je suis un nationaliste conservateur et je dénonce la gauche postmoderne qu’on associe souvent à l’ultraprogressisme, dit-il. Mais parmi les signataires du manifeste, j’ai une grande diversité d’opinions, dont des caquistes, des péquistes, des socialistes révolutionnaires et des progressistes qui ne sont pas nécessairement d’accord avec tout le texte, mais qui sont d’accord avec l’idée que l’université doit être le lieu de grands débats. »

S’en trouve-t-il seulement pour s’opposer à ce principe de la liberté d’enseignement et d’expression ? Tous les universitaires contactés applaudissent au débat suscité par la charge, fût-elle antiprogressiste.

« Les signataires du manifeste expriment leur opinion, une position forte, dit l’historien Martin Pâquet de l’Université Laval. Des manifestes contre l’enseignement universitaire sont vieux comme l’université. Depuis sa création au Moyen Âge et particulièrement depuis le XIXe siècle, l’université est un lieu de formation au savoir. Elle offre un espace de débat à des positions pas nécessairement consensuelles. Ça va de soi dans ce contexte de stimuler des positions controversées. »

Personnellement, je suis un nationaliste conservateur et je dénonce la gauche post-moderne qu’on associe souvent à l’ultraprogressisme

Sciences et idéologies

Encore faut-il respecter les règles de l’engagement. Catherine Larochelle, professeure d’histoire à l’UdeM, spécialisée dans les études québécoises des XIXe et XXe siècles, ne reconnaît ni son département ni sa faculté dans le portrait dichotomique proposé par le manifeste.

« C’est une vision complètement faussée de la réalité universitaire, dit-elle. L’idée que l’université n’embaucherait que des gens partageant l’idéologie que nomme le manifeste est fausse à la base. En plus, les concepts qu’il dénonce sont très récents, discutés par des professeurs qui obtiennent peu de vitrines. Déjà là, il y a une perception faussée complètement. »

Elle discerne de l’antiféminisme dans le discours du texte critiqué, d’ailleurs signé majoritairement par des hommes. « C’est quand même inquiétant. Les programmes dénoncés ont des effectifs extrêmement minimes. Ce ne sont souvent pas des bacs complets, avec de petites cohortes. »

La professeure ajoute que le manifeste nomme « idéologie » ce qui se veut de la science. « C’est dénigrer les sciences sociales ou humaines que de dire que les professeurs présentent leurs opinions comme des faits », dit-elle en affirmant que les nouvelles théories ne dominent pas l’université, tant s’en faut. « Elles ne font qu’une micropercée à l’université en ce moment. Le discours hégémonique est encore excessivement présent. »

Gauche et droite

 

Le sociologue Jean-Philippe Warren de l’Université Concordia, épicentre réputé des cultural studies à la québécoise, développe une autre perspective sur les rapports entre le progressisme et le conservatisme à l’université. Il explique que pendant des siècles, les humanités et une bonne partie des sciences sociales étaient tournées vers la conservation de l’ordre social. La littérature enseignait les classiques, la philosophie, le thomisme, au Québec en tout cas. Les révolutionnaires critiquaient ce système à fabriquer du statu quo.

« À partir des années 1960, ces sciences ont basculé vers la gauche et critiqué la manière de hiérarchiser les savoirs dans nos sociétés, dit-il. Elles vont dire par exemple que science et chamanisme, ce sont deux formes de discours équivalentes. Ou que les classiques charrient énormément de racisme et de misogynie, etc. »

L’idée que l’université n’embaucherait que des gens partageant l’idéologie que nomme le manifeste est fausse à la base

Cette coupure a aussi créé un nouveau rapport des sciences sociales à leurs sociétés. Aux États-Unis (« l’Empire » évoqué dans le manifeste), les facultés spécialisées campent très à gauche (à 30 contre 1, selon certaines enquêtes sur les départements de sociologie citées par le professeur Warren), tandis que la population se divise pour moitié entre républicains et libéraux.

« Les conservateurs qui se retrouvent dans certains départements de sciences sociales disent que leur voix n’est plus entendue », dit M. Warren, en ajoutant que le déséquilibre accentué peut produire des effets pervers. Les gens qui voudraient débattre de la droite se retrouvant à 1 contre 30 de la gauche (pour faire image) peuvent par exemple finalement aller étudier ailleurs.

« Mais au Québec, nous avons été très largement préservés de cette coupure entre l’université et la société, dit l’historien des idées. La société québécoise, à travers la Révolution tranquille, a appris à revaloriser la science en général, mais aussi beaucoup les sciences sociales. »

Comment ne plus être raciste…

Le professeur de sociologie Jean-Philippe Warren de l’université Concordia raconte une anecdote éclairante sur les rapports entre sciences et idéologies. Une de ses amies enseigne l’anthropologie dans un cégep de la région de Montréal. Au début d’une session, elle a présenté les concepts de race et de racisme à développer dans les semaines suivantes. Une personne dans la classe a levé la main et demandé franchement : « À la fin du cours, est-ce qu’on va être obligé de ne plus être raciste ? »

Le cas sert à généraliser le problème. « Tout le dilemme de l’enseignement des sciences sociales est là. Comme enseignant, tu ne peux pas répondre oui, mais tu ne peux pas non plus dire non. Tu es pogné. Pourquoi ? Parce qu’il y a dans les sciences sociales des connaissances, des méthodologies pour étudier la société et des jugements moraux, généraux, sur la façon d’arbitrer les relations entre les individus. On n’entre pas dans un cours de ces disciplines, de la psychologie à la sociologie, sans se faire donner ces deux leçons : une de science et une autre de philosophie morale. »


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