Qui a dit qu’étudier était ennuyant?

Près d’un étudiant sur deux ne termine pas les études supérieures qu’il a amorcées.
Photo: Aless MC Près d’un étudiant sur deux ne termine pas les études supérieures qu’il a amorcées.

En juin 2015, 40 étudiants au cycle supérieur ont passé trois jours au camp de vacances De-La-Salle, à Saint-Alphonse-Rodriguez. Et ce n’était pas pour faire le party ! Levés tôt, couchés tôt, ils étaient là pour rédiger leur mémoire de maîtrise ou leur thèse de doctorat. C’est la mission que s’est donnée l’OBNL québécois Thèsez-vous : améliorer le bien-être physique et psychologique des étudiants au cycle supérieur, par la mise en place d’environnements physiques et humains inspirés des meilleures pratiques documentées par la recherche, pour augmenter le taux de diplomation.

L’OBNL propose des retraites d’écriture dans un environnement facilitant. Elle met aussi à la disposition des étudiants un local permanent, à Montréal, où l’on peut s’inscrire pour quelques heures, quelques jours ou quelques semaines. Un autre local est prévu à Québec au printemps 2020.

Près d’un étudiant sur deux ne termine pas les études supérieures qu’il a amorcées. Cet abandon est à la fois un enjeu de santé mentale, de santé publique et de développement de la connaissance, explique Sara Mathieu-C, cofondatrice de Thèsez-vous. Santé mentale des étudiants, qui vivent de l’anxiété, de l’isolement et de la solitude. Santé des finances publiques, cet argent que l’État investit dans des étudiants qui n’obtiennent pas leur diplôme. Enjeu de développement de la connaissance, toutes ces données qui ne seront jamais publiées donc jamais diffusées. Sans compter que la plupart de ces étudiants qui abandonnent leurs études de 2e et 3e cycles sortent aigris de cette expérience, tournant souvent le dos au monde de la recherche, alors qu’ils avaient des aptitudes pour cela.

Il peut sembler contre-intuitif de réunir des étudiants pour qu’ils travaillent davantage. On imagine plutôt qu’il en naîtrait des occasions de distraction. « Je me suis inspirée de mon expérience, raconte Sara. J’ai constaté que je travaillais davantage sur ma thèse au café que chez moi. [Elle étudie en sciences de l’éducation.] J’ai voulu tester ce constat à plus grande échelle lors de la retraite de juin 2015. » Un test élaboré avec le soutien d’un comité consultatif de trois professeurs du Département de sciences de l’éducation de l’UQAM : Christian Bégin, Tom Berryman et Ophélie Tremblay.

Le cas de Marc-Antoine

Les commentaires des participants de la première retraite ont convaincu Sara et ses cofondatrices (Émilie Tremblay-Wragg et Catherine Déry) qu’elles tenaient quelque chose de solide. Voici quelques exemples : « Je n’avais pas compris à quel point j’étais isolé », « Je n’ai jamais autant rédigé, mais je me sens calme, pas bousculé », « Je me sens compétent ».

Autant de réflexions que partage Marc-Antoine Brière, 33 ans. En 2018, il a effectué un retour aux études pour décrocher une maîtrise en stratégie de HEC Montréal. Marc-Antoine ne fréquente pas les retraites d’écriture de Thèsez-vous, il a plutôt choisi de s’installer quatre jours par semaine à l’espace permanent ouvert en octobre 2018. Cet espace a accueilli 1000 étudiants comme Marc-Antoine. « J’y viens pour l’émulation collective positive, explique-t-il. J’accomplis quelque chose de difficile en compagnie d’autres étudiants, pas en concurrence avec eux. »

Cette distinction explique peut-être pourquoi la formule Thèsez-vous connaît un tel succès (elle a été reproduite en France, sous le nom de ParenThèses, depuis 2017). Et ce, même si les universités mettent aussi des locaux à la disposition des élèves de 2e et 3e cycles. « À l’université, la compétition est vive entre les étudiants, souligne Sara Mathieu-C. Il existe une omertà autour du stress que génère cette compétition. Thèsez-vous brise cette dynamique malsaine, puisque nos retraites et notre espace accueillent des étudiants de tous les établissements. »

Marc-André Brière estime que Thèsez-vous lui permet de lutter contre ce qu’il nomme « le mal de l’infini ». « Au moment de rédiger, on se retrouve souvent isolé, sans structure de cohésion sociale, dit-il. Les divertissements accessibles sont infinis et à portée de la main. J’ai besoin des autres pour borner mes distractions. Ici, je travaille vraiment pendant quatre heures, ce qui permet d’aller chercher ma fille de 14 mois tôt à la garderie. »

La formule Thèsez-vous

D’une retraite à l’autre, Thèsez-vous améliore sa formule. « Nous avons fouillé la littérature et collecté des données chez nos participants pour savoir ce qui rend la rédaction si difficile, afin d’adapter nos services de façon plus précise », dit Sara. Les retraites doivent répondre à un problème cognitif : l’angoisse de la page blanche. La plupart des étudiants de 2e et 3e cycles sont animés du syndrome de l’imposteur : on suppose que le fait qu’ils soient rendus là sous-entend qu’ils savent rédiger un document de l’ampleur d’une thèse.

Or, ce n’est pas la norme. D’où les outils qu’offre Thèsez-vous, comme la méthode d’organisation de la rédaction Smarter, une adaptation de la méthode Smart (établir des objectifs spécifiques et simples, mesurables, ambitieux et acceptés, réalistes et temporellement définis). La méthode Smart de Thèsez-vous ajoute évaluer et réajuster. Au début de la retraite, chaque étudiant se fixe des objectifs, pour une planification « réaliste et bienveillante de son travail ». À mi-chemin, il évalue le chemin parcouru et les résultats, et réajuste. « Ce n’est pas une mesure de contrôle, c’est plutôt une méthode structurante pour découper le travail en morceaux », explique Sara.

Le financement

Thèsez-vous est un OBNL, il ne vise pas le profit. Mais il faut tout de même payer les six employés et le lieu, et assurer la pérennité des activités. Depuis 2016, l’OBNL entretient des partenariats avec les universités. Celles-ci offrent des bourses à leurs étudiants pour couvrir une partie ou la totalité du coût de la retraite. Ce coût est de 260 $, y compris l’hébergement et les repas. Pour le transport, on s’en remet au covoiturage. L’Université de Montréal, l’École polytechnique et l’UQAM offrent 100 $. L’Université de Sherbrooke et L’INRS couvrent 100 % des frais. À l’Université d’Ottawa, la bourse varie entre 210 $ et 260 $.

Ne serait-il pas plus simple pour les universités de financer directement Thèsez-vous, plutôt que de financer chaque étudiant individuellement ? « Probablement, répond Sara, mais aucune université ne souhaite que ses fonds servent à aider les étudiants des autres universités… »

Et le risque de concurrence ? Les universités pourraient bien développer leur propre version de Thèsez-vous. « Elles le font, poursuit Sara. Nous nous sommes questionnées sur le comportement à adopter. Nous avons trouvé la réponse en retournant à notre intention. Nous n’avons pas lancé Thèsez-vous pour compenser les lacunes de la culture universitaire, mais pour la changer. Notre objectif est un changement systémique. Nous avons donc décidé de fournir nos outils aux établissements qui souhaitent implanter des espaces de rédaction et des retraites, plutôt que de les voir nous copier n’importe comment. »

Thèsez-vous a accompagné, entre autres, l’association étudiante de HEC, le Service d’aide à la rédaction d’articles (Sara) de l’ETS et le Blitz de l’UQTR. Sans compter que l’OBNL a aussi organisé une vingtaine de retraites urbaines d’une journée, auxquelles ont participé 700 étudiants. Celles-ci se sont déroulées à l’Université de Montréal, à l’Université de Rimouski, à l’ETS, à l’Université Laval et lors de la Nuit blanche de Montréal.

Créé au départ pour les étudiants, le local de Thèsez-vous accueille une nouvelle clientèle : les professeurs. Il arrive qu’un groupe d’étudiants se présente en compagnie de leur enseignant. Ce dernier profite du cadre structuré pour faire avancer la rédaction d’un article scientifique ou d’une demande de subvention. Cette nouvelle clientèle marque un pas de plus vers le changement systémique que vise Thèsez-vous.


 
2 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 janvier 2020 12 h 45

    Initiative

    C'est une excellente initiative.

    Peut-être une idée semblable pour aider les normaux qui veulent publier en l'écrivant d'abord( !)

  • Jacques de Guise - Abonné 27 janvier 2020 16 h 03

    Littéracies universitaires : lacune québécoise impardonnable

    Alors que l'écriture est la clé de voute de toute formation univesitaire et scientifique, paradoxalement, dans ce lieu où l'écriture est sacrée afin de pouvoir être publié, il n'existe aucune formation à l'écriture digne de ce nom dans l'enseignement supérieur québécois. Pourtant, la recherche a démontré la nécessité de développer la conscience de l'écrit afin d'avoir une représentation fine et efficace du fonctionnement de l'écrit. Elle a également démontré la nécessité de la théorisation des écrits académiques et de leur étayage dans l'ancrage disciplinaire, etc.,etc.

    On est encore à l'époque où l'écrit universitaire n'est employé qu'à des fins d'évaluation et de communication, alors que les français et les américains ont compris depuis plusieurs années que l'écrit doit d'abord servir à construire le savoir. Au Québec, on continue de croire que les étudiants qui arrivent à l'université ont les compétences requises en matière d'écriture, donc on ne s'en occupe pas vraiment. Or l'adaptation aux écrits univesitaires ne va pas de soi. Il y a tout un travail d'enseignement explicite à faire fondé notamment sur les pratiques langagières issus des communautés discursives disciplinaires concernées.

    Les américains (encore) ont une méchante longueur d'avance avec le renouvellement de leur "composition studies" qui font l'objet d'enseignements explicites dès le premier cycle universitaire.

    Espérons que l'initiative novatrice susmentionnée aura le même impact sur l'écriture universitaire que les ateliers d'écriture ont eu sur l'enseignement de l'écriture au secondaire.