Sexologie à l’UQAM: histoire de la fondation d’une discipline

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Les 50 ans de la sexologie à l’UQAM ont été soulignés lors d’un congrès en novembre dernier. La professeure Denise Medico a animé le panel de discussion.
Photo: Louis Pelchat-Labelle Les 50 ans de la sexologie à l’UQAM ont été soulignés lors d’un congrès en novembre dernier. La professeure Denise Medico a animé le panel de discussion.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 1969, alors que le réseau des Universités du Québec voit le jour, des étudiants déposent un projet de programme de formation en sexologie aux instances administratives de l’UQAM. Cinquante ans plus tard, l’UQAM reste la seule université au Canada à offrir une formation en sexologie à tous les cycles. Retour sur la naissance d’une discipline, d’un département et d’une profession.

« La science étudiait bien la sexualité ; ce qu’on amenait de nouveau, c’est l’interdisciplinarité », indique André Dupras, étudiant fondateur et professeur retraité du Département de sexologie. « La sexualité, ce n’est pas seulement de la psychologie : c’est aussi de la sociologie, de l’anthropologie, de la biologie, de la politique », rappelle-t-il. C’est Jean-Yves Desjardins et Claude Crépault, deux étudiants en criminologie de l’Université de Montréal, qui porteront le projet et qui ébaucheront les programmes de baccalauréat, de maîtrise et de doctorat.

André Dupras est étudiant à l’École normale quand Jean-Yves Desjardins le « recrute » pour présenter le projet de formation : « La direction nous avait demandé, c’est quoi ça, la sexologie ? Ça existe ailleurs ? » se souvient celui qui fut dans les tout premiers étudiants en sexologie à l’UQAM. Le premier module en sexologie est finalement mis sur pied en 1969. « L’UQAM était un terreau fertile, c’était le bon moment », croit Francine Duquet, actuellement professeure au Département de sexologie. La nouvelle université veut faire autrement, et encourage la participation des étudiants et les projets audacieux.

Contexte propice

1969 : année de la décriminalisation de l’homosexualité et de la pilule contraceptive. En pleine révolution sexuelle, le contexte est propice à l’émergence d’une discipline qui s’intéresse à la sexualité sous tous ses angles, d’autant plus que les besoins restent criants sur le terrain. « L’UQAM, installée en plein centre-ville de Montréal, se voulait novatrice, et très ancrée dans les problématiques sociales du moment », explique Mme Duquet. L’objectif au départ est de former des pédagogues spécialistes en sexologie, et le module de sexologie fait partie de la formation des maîtres.

À la mineure et à la majeure instaurées au début des années 70 s’ajouteront le baccalauréat professionnel en 1978, puis la maîtrise en 1980 (profil clinique et recherche-intervention) et récemment, le doctorat (2012). Au fil des ans, un Département à part entière est créé ; en 1976, le nouveau département engage 12 professeurs (dont une femme). On compte aujourd’hui 23 professeurs (une majorité de femmes) et de nombreux chargés de cours.

Nouvelle discipline

La recherche au Département de sexologie est florissante, et la diversité des sujets a suivi l’arrivée des nouveaux professeurs et l’air du temps : de la planification familiale à la sexualité préconjugale, on s’intéresse maintenant à des sujets aussi variés que les nouvelles configurations de couples, l’identité sexuelle, ou l’intimité numérique. Certains thèmes traversent toutefois les années, comme la prévention de la violence, l’intervention auprès des victimes et l’éducation sexuelle en général. « La sexologie a été à la fois agent de changement, et observatrice des réalités terrain », confirme Mme Duquet. La clinique de sexologie de l’UQAM offre également différents services à la communauté et au grand public.

La constitution de l’ordre professionnel en 2013 est venue encadrer le titre de sexologue, après plusieurs années de travail et la création de deux associations et un regroupement. Malgré les clichés qui collent toujours à la profession de sexologue, force est de constater que celle-ci est largement reconnue et de plus en plus présente dans l’espace public : « Les sexologues travaillent maintenant dans plusieurs disciplines : en clinique privée comme dans les directions en santé publique, en milieu communautaire, dans les maisons de jeunes, etc. », énumère Mme Duquet.

Reconnaissance

Les 50 ans de la sexologie à l’UQAM ont été soulignés lors d’un congrès en novembre dernier, une occasion de faire le point sur tout le chemin parcouru : « Dans les années 1970, le professeur Robert Gemme devait aller aux États-Unis pour acheter des livres sur la sexualité : les douaniers trouvaient le contenu de son coffre louche ! » évoque Mme Duquet. L’anniversaire a aussi permis les retrouvailles entre pairs et a fait vibrer le sentiment d’appartenance à la profession. « Je me souviens durant mes études que nous avions vraiment l’impression que c’était une profession unique », se remémore Mme Duquet.

Une unicité qui sera maintenue, espère le professeur à la retraite André Dupras : « Utilisons le 50e pour nous régénérer et éviter la dérive du virage néolibéral que semble prendre le monde universitaire. » Si en 1969 Jean-Yves Desjardins annonçait la fin de la sexologie religieuse et le début de la sexologie scientifique, M. Dupras souhaite pour sa part promouvoir une sexologie audacieuse, en santé, et « enchantée ».