Les bidonvilles, des laboratoires d’innovation entrepreneuriale

Joel Bothello est professeur adjoint de management à l’École de gestion John-Molson de l'Université Concordia.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Joel Bothello est professeur adjoint de management à l’École de gestion John-Molson de l'Université Concordia.

Les bidonvilles sont de formidables laboratoires d’innovation, des hauts lieux de développement entrepreneurial. L’affirmation peut sembler étonnante. Ces cités, dans lesquelles la pauvreté, la criminalité et l’exclusion forment un mélange souvent explosif, ne sont-elles pas plutôt un condensé de précarité et d’instabilité ? Oui et non, répond Joel Bothello, professeur de management à l’École de gestion John-Molson de l’Université Concordia, qui étudie plus particulièrement le cas du township de Delft South près de Cape Town, en Afrique du Sud.

« Ce sont des environnements très dynamiques, pour leurs bons et leurs moins bons côtés. On y trouve certainement beaucoup de défis et d’obstacles, mais aussi beaucoup d’énergie et d’aspirations qui sont invisibles de l’extérieur », soutient le chercheur.

On présume trop souvent qu’aucune croissance économique ne se produit dans les bidonvilles, construits de manière anarchique à l’orée des grandes villes. « Pourtant, il y en a. Mais c’est souvent caché. » Caché pour de nombreuses raisons. Pour ne pas payer de taxes. Pour ne pas donner l’impression d’être riches. Pour ne pas attirer la convoitise et la jalousie.

Le taux de chômage avoisine souvent les 50 % dans les bidonvilles, où les gangs règnent en maîtres une fois la nuit tombée. La créativité est donc de mise pour survivre, tant physiquement que financièrement. « Les résidents des bidonvilles deviennent entrepreneurs par nécessité, remarque Joel Bothello. Leur entreprise n’est pas dûment enregistrée auprès de l’État. Cette économie souterraine crée une très grande vitalité. »

Les résidents des bidonvilles deviennent entrepreneurs par nécessité. Leur entreprise n’est pas dûment enregistrée auprès de l’État. Cette économie souterraine crée une très grande vitalité.

Lorsqu’il séjourne à Cape Town, le chercheur de Concordia travaille avec l’organisation non gouvernementale Sustainable Livelihoods Foundation (SLF), qui oeuvre à renforcer le capital économique et social de communautés marginalisées en Afrique du Sud.

Cartographie

SLF veille notamment à cartographier l’entrepreneuriat dans les townships. Un travail qui a permis de constater que tous les types de commerce qui se trouvent dans les villes sont représentés dans les bidonvilles… et même plus. Aux côtés des boucheries, magasins de jeux vidéo et restaurants se greffent d’innombrables entreprises de recyclage… des vendeurs de drogue ainsi que des détaillants d’armes à feu.

« L’économie informelle peut représenter de 40 à 60 % de l’activité économique d’un bidonville », soutient Joel Bothello. Les entrepreneurs mènent leurs activités le plus souvent à partir de leur domicile. Et le taux de pérennité des entreprises est très élevé. « Le taux de survie à 5 ans pour ces micro-entreprises s’élève à 70 % ou même 80 %. Ce même taux représente le taux d’échec en Amérique du Nord après 5 ans. »

Plusieurs raisons expliquent ce haut taux de succès. « Une entreprise dans un bidonville, ce n’est pas un espace, mais plutôt une personne », explique le professeur de management. Un entrepreneur peut donc lancer son entreprise en vendant du poisson, par exemple, puis changer son produit en cours de route pour commencer à vendre des boutons. « Puisqu’ils n’enregistrent pas leurs entreprises et que leurs activités ne nécessitent qu’un faible investissement, ils peuvent facilement pivoter vers autre chose. »

Les entrepreneurs peuvent aussi compter sur un réseau social tissé serré. Beaucoup d’habitants de townships en Afrique du Sud sont des immigrants ou des réfugiés provenant, entre autres, du Bangladesh, de l’Inde ou encore de l’Éthiopie. « Ils ont leurs clans, ce qui leur permet de développer des chaînes d’approvisionnement en obtenant des produits à moindres coûts. » Ce filet social leur offre également une sécurité. « Si tu es un gangster, tu ne vas pas t’en prendre, par exemple, à un Somalien si tu sais qu’il fait partie d’une plus grande communauté. Dans les bidonvilles, tout le monde garde un oeil sur tout le monde. »

Comment les encourager

Les travaux de Joel Bothello s’attardent ainsi à cerner les meilleures manières d’encourager ces entrepreneurs. « Une grande attention des chercheurs est généralement portée sur la façon d’intégrer ces entreprises à l’économie formelle. C’est là où je me différencie, car je ne crois pas nécessairement que ce soit la meilleure chose à faire. » Certes, il serait préférable que ces entrepreneurs payent des taxes, convient le chercheur, mais ce processus de légalisation entraîne de nombreux inconvénients, ajoute-t-il, particulièrement dans un État dysfonctionnel où règne la corruption. « Ils vont commencer à avoir beaucoup plus d’attention des gangsters, de policiers corrompus, de membres de leur famille qui voudront obtenir de l’argent. » Les incitatifs sont donc nombreux pour que leurs activités demeurent dissimulées.

Avec l’organisme SLF, Joel Bothello organise plutôt des ateliers avec des entrepreneurs à Delft South, où vivent 130 000 personnes, pour les encourager dans leurs activités. « Ce sont des ateliers pour partager les meilleures pratiques. Généralement, si tu es un Somalien musulman, tu ne vas pas partager la recette de ton succès avec un Camerounais catholique, par exemple. Avec ces ateliers, on offre un espace pour partager, et ça fonctionne. »

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.