Mener le combat pour les cours d’école

À l’ombre de l’échangeur Turcot, la nouvelle cour de l’école primaire Marie-de-l’Incarnation resplendit avec ses aires de jeux colorées et son module de jeux flambant neuf.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’ombre de l’échangeur Turcot, la nouvelle cour de l’école primaire Marie-de-l’Incarnation resplendit avec ses aires de jeux colorées et son module de jeux flambant neuf.

La première chose qui nous frappe en arrivant à l’école primaire Marie-de-l’Incarnation, c’est sa proximité de l’échangeur Turcot : le bâtiment de brique brune se trouve littéralement à l’ombre de ce méga-chantier routier. Les camions vont et viennent à toute vitesse, dans un nuage de poussière et un fracas infernal.

Les 174 élèves de cette école, parmi les plus défavorisées de Montréal, ont toutefois le coeur léger : ils jouent dans une des plus belles cours d’école en ville. Module de jeux, terrain de soccer et de basketball, abri pouvant accueillir une classe extérieure, aires de jeu colorées, plantation d’arbres — la cour a été entièrement refaite dans les derniers mois.

Le projet de près de 4 millions de dollars (qui comprend des travaux aux fondations du bâtiment) a été inauguré cette semaine. Les cris de joie, les applaudissements, les « ooooh » et les « aaaah » des enfants étaient attendus depuis longtemps. Très longtemps. Il a fallu huit années de démarches, de paperasse, de vente de chocolats et d’autres tracasseries pour doter cette école d’une cour de récréation digne de ce nom.

« La facture monte vite, la communauté doit se mobiliser pour trouver du financement, mais ça vaut tellement la peine. Les familles viennent ici le soir et les fins de semaine. C’est le seul terrain de jeu dans le secteur », dit Catherine Harel Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

Un projet d’embellissement de cour d’école, ça demande un temps fou de la part des parents. C’est bien de vendre des gâteaux et des recettes, mais il y a une limite à ce qu’on peut demander aux parents.

Les écoles qui veulent embellir leur cour de récréation doivent affronter un véritable parcours du combattant. Ce n’est jamais simple de rénover une cour d’école. Ironiquement, la proximité de l’échangeur Turcot — un des plus grands chantiers de construction routière au Canada — a sans doute favorisé la réalisation du projet à l’école Marie-de-l’Incarnation.

Le consortium KPH-Turcot, un voisin extrêmement encombrant pour une petite école primaire, a payé le module de jeux (une affaire d’environ 40 000 $). Le gouvernement du Québec a financé la plus grande partie des travaux, notamment pour décontaminer le sol et refaire les fondations du bâtiment. L’arrondissement du Sud-Ouest a aidé à aménager un bassin de rétention des eaux de pluie — obligatoire pour les terrains de cette taille. La Commission scolaire a contribué au projet. La Société de verdissement de Montréal a planté bénévolement des arbres.

Les parents mobilisés

Les parents et le personnel de l’école ont dû mettre l’épaule à la roue en organisant des activités de financement. C’est obligatoire pour tout projet d’embellissement de cour d’école. Cette règle nuit aux écoles situées dans des quartiers défavorisés, comme Marie-de-l’Incarnation, parce que les parents sont généralement moins mobilisés que dans les quartiers mieux nantis. Ces parents démunis n’ont pas le même réseau d’amis bien branchés que ceux des quartiers riches.

L’école Marie-de-l’Incarnation a eu la « chance » d’être située à l’ombre du chantier Turcot et d’avoir besoin d’importantes rénovations jugées essentielles. Tant qu’à creuser pour rénover les fondations, aussi bien refaire la cour d’école. Mais, en règle générale, les parents et la communauté doivent assumer 40 % de la facture d’embellissement d’une cour d’école. Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) vient de bonifier la règle : jusqu’à récemment, les parents devaient payer non pas 40 %, mais 60 % de la facture.

« Un projet d’embellissement de cour d’école, ça demande un temps fou de la part des parents. C’est bien de vendre des gâteaux et des recettes, mais il y a une limite à ce qu’on peut demander aux parents. », dit Pascale Guéricolas, qui siège dans un comité mobilisé pour mettre à niveau la cour de l’école primaire Saint-Jean-Baptiste, à Québec.

 
4 millions de dollars
C'est le prix qu'ont coûté les travaux à l'école primaire Marie-de-l’Incarnation.

Le parc, situé sur un terrain en pente, est en mauvais état. Le nombre de blessures d’élèves devient préoccupant. Des parents architectes ont produit bénévolement un plan de rénovation du parc-école. Les travaux sont estimés à 225 000 $. Les fonds publics financeront une infirme partie des travaux : la Commission scolaire s’est engagée à verser 10 000 $ et le MEES peut payer jusqu’à 50 000 $ — le maximum était de 25 000 $ jusqu’à récemment.

Tout le reste a été amassé par la campagne de financement des parents, de leurs enfants et du personnel de l’école : ils ont vendu des tomates, des fromages, des biscuits, de la limonade, des mets préparés. Ils ont recueilli des dons de Nature Québec, de la caisse Desjardins, du Grand Défi Pierre Lavoie, du député et d’entreprises locales.

Toutes ces démarches représentent pratiquement un travail à temps complet. Pascale Guéricolas le fait pour l’avenir : ses deux aînés ne sont plus au primaire et la petite dernière est en cinquième année. « Le plus choquant, c’est de penser aux élèves [d’autres écoles] dont les parents n’ont ni le temps, ni les contacts pour s’impliquer dans la recherche de fonds, et qui risquent de ne rien avoir », dit-elle.

Moins de béton, plus de gazon

Pour cette raison, le MEES finance en priorité les écoles les plus défavorisées, qui ont un indice de 9 ou 10 (sur 10), précise une directive envoyée aux commissions scolaires le 31 octobre 2019. L’enveloppe totale pour l’embellissement des cours d’école est passée de 3 à 5 millions par année.

« L’implication de la communauté dans la réalisation de ce type de projet est un incontournable afin de maintenir la dynamique des partenariats avec la communauté, indique le document du MEES. L’aide financière du Ministère couvre donc seulement une partie du coût total de chaque projet retenu. Le milieu contribue ainsi à l’embellissement de la cour de l’école de son village ou de son quartier pour la doter d’équipements communautaires durables, sécuritaires et répondant aux besoins des élèves ainsi qu’à ceux des différents groupes d’utilisateurs. »

La députée indépendante de Marie-Victorin, Catherine Fournier, mène une bataille pour que les écoles défavorisées aient accès à davantage de fonds publics pour embellir (et verdir) leurs cours de récréation. Elle salue la hausse du financement décrétée par le ministre Jean-François Roberge, mais estime qu’il faudrait aller encore plus loin.

« Le Ministère investit 2,3 milliards cette année pour les bâtiments scolaires. On peut penser qu’une plus grande partie de cette somme pourrait aller à l’embellissement des cours d’école », dit-elle.

La députée donne en exemple l’école primaire Hubert-Perron (indice de défavorisation de 10), à Longueuil, qui se démène depuis des années pour verdir sa grande cour de récréation bétonnée. Entre les mois de mai et septembre, c’est un immense îlot de chaleur. En hiver, les périodes de dégel transforment la cour d’école en patinoire improbable où les enfants peuvent difficilement jouer.

Le MEES considère pourtant la cour de récréation comme une extension de l’école, où les enfants viennent apprendre par le jeu. Le ministre Roberge a ainsi obligé les écoles à offrir deux périodes de récréation de 20 minutes par jour, si possible à l’extérieur.

À voir les jeunes de l’école Marie-de-l’Incarnation se ruer dehors pour courir vers le module de jeux tout neuf, une cour de récréation rénovée fait le bonheur des enfants.