La face cachée des classes d’immersion française au Canada anglais

Les nouveaux arrivants sont sous-représentés dans les classes bilingues.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne Les nouveaux arrivants sont sous-représentés dans les classes bilingues.

Les classes d’immersion française gagnent en popularité au Canada anglais. Le nombre d’élèves anglophones inscrits dans des écoles bilingues a bondi de 10 % en cinq ans. Cet engouement pour le français cache peut-être un effet pervers inattendu : l’attrait d’un programme qui attire les élèves les plus « performants » au détriment des plus vulnérables.

Dans un rapport récent, le Conseil scolaire du district d’Ottawa-Carleton s’interroge sur la popularité grandissante des classes d’immersion française, qui créent un système d’écoles publiques à deux vitesses — où l’égalité des chances est mise à mal.

Les écoles anglaises de la capitale canadienne qui offrent un programme bilingue attirent les élèves ayant les meilleures chances de réussite. Les écoles dites « ordinaires », dont l’enseignement se fait uniquement en anglais, comptent une plus grande proportion d’élèves ayant des difficultés d’apprentissage, issus de l’immigration (maîtrisant mal l’anglais) ou provenant de milieux défavorisés.

La vaste majorité des élèves (72 %) du Conseil scolaire du district d’Ottawa-Carleton entrent en première année du primaire dans une classe d’immersion française. Ce n’est pas étonnant, parce que l’enseignement à la maternelle est désormais bilingue pour tous les élèves de cette commission scolaire anglophone.

L’attrait du bilinguisme va au-delà du préscolaire. Les écoles primaires anglophones d’Ottawa qui continuent d’offrir des programmes bilingues après la maternelle sont remplies — et manquent d’enseignants en français —, tandis que celles qui se contentent d’un enseignement en anglais ont jusqu’à la moitié de locaux vides.

Question de perception

« Il faut lutter contre la perception selon laquelle un programme est supérieur à l’autre, indique le rapport de la commission scolaire anglophone d’Ottawa. Le programme en anglais est d’une grande qualité, mais souffre d’une iniquité due à la baisse du nombre d’élèves. »

Le phénomène prend une telle ampleur depuis dix ans que la survie d’écoles anglaises de quartier est menacée. Conséquence de cette dévitalisation de l’enseignement en anglais : à cause du manque d’élèves, plus de quatre classes sur dix (41 %) sont formées d’enfants de plusieurs niveaux (par exemple, première et deuxième années), comparé à 19 % dans les classes d’immersion française.

Les écoles d’immersion française ont aussi moins d’élèves ayant un plan d’intervention pour venir à bout de difficultés d’apprentissage : autour de 10 % des effectifs, comparé à 20 % pour l’ensemble des écoles de la commission scolaire anglaise d’Ottawa.

Autre signe d’un déséquilibre social, la proportion d’élèves nouvellement arrivés au pays et inscrits en classe d’accueil (pour apprendre l’anglais) dans les écoles offrant uniquement l’enseignement en anglais varie entre 20 % et 50 %, tandis qu’elle tourne autour de 10 % dans les écoles anglophones d’immersion française.

Un programme qui divise

Les programmes d’immersion française ne sont pas réservés à une élite. Les parents ont le choix d’envoyer leurs enfants dans une école anglaise ou dans une école d’immersion. Il n’y a pas de test d’admission.

Les chiffres démontrent pourtant que ce sont les parents les mieux informés, qui vivent dans les quartiers les mieux nantis et dont les enfants ont le plus de facilité en classe qui choisissent les écoles d’immersion française.

Stéphane Vigneault, coordonnateur du mouvement L’école ensemble, soutient que le programme d’immersion française en Ontario illustre le problème qui frappe le système public québécois : les écoles à projet particulier créent de la ségrégation qui nuit à la réussite de l’ensemble des élèves.

« L’immersion française n’est pas une preuve de l’amour incroyable des anglophones pour le français. C’est davantage une manière de contourner la carte scolaire », dit-il.

« C’est ce qui se passe quand on permet aux parents de choisir l’école de leur enfant. Il y a un tri qui s’effectue grâce à ces projets particuliers. Plus on évite l’école de quartier, plus sa réputation devient mauvaise. Et plus on veut l’éviter. »

Le mouvement L’école ensemble et une série d’autres acteurs du milieu de l’éducation — syndicats, chercheurs, etc. — mettent en garde le gouvernement Legault : le projet de loi 40, qui vise à abolir les commissions scolaires, risque d’aggraver la ségrégation dans les écoles du Québec.

Le projet de loi faciliterait l’inscription d’élèves dans une école située hors du territoire de résidence des élèves, et même dans un autre centre de services scolaires. Cette possibilité nuirait aux écoles de quartier et accentuerait le système scolaire à trois vitesses du Québec — écoles publiques ordinaires, écoles publiques à projet particulier, qui attirent les élèves les plus « performants », et écoles privées.

Les données probantes issues de la recherche scientifique démontrent pourtant que la mixité scolaire favorise tous les élèves, souligne Stéphane Vigneault : les plus vulnérables sont stimulés par la présence en classe d’enfants qui réussissent bien, sans que ceux-ci en souffrent.

Le bilinguisme pour tous

De la même manière, tous les élèves anglophones, même ceux qui ont des difficultés d’apprentissage, devraient avoir accès à l’immersion française, souligne Léo-James Lévesque, professeur adjoint à l’École d’éducation de l’Université Saint-Thomas, à Fredericton, au Nouveau-Brunswick.

« L’immersion française ne peut pas être le bouc émissaire des problèmes liés au manque de financement ou de soutien à l’intégration scolaire », indique-t-il dans un courriel.

« Il n’est pas vrai que seuls les élèves “au-dessus de la moyenne” peuvent réussir le programme d’immersion française précoce. Pour cette raison, les responsables des programmes éducatifs doivent s’assurer que les parents d’origines diverses possèdent les renseignements dont ils ont besoin pour prendre une décision informée. Il est également essentiel que les élèves en immersion française qui rencontrent des difficultés puissent obtenir le soutien dont ils ont besoin pour réussir dans ce programme », ajoute-t-il.

Les programmes de bilinguisme, en tout cas, ont la cote chez les anglophones du Canada. Le nombre d’élèves inscrits en immersion française a bondi de 10 % en cinq ans, passant de 377 838 à 418 024 entre les années 2012-2013 et 2016-2017.

9 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 25 novembre 2019 05 h 37

    Éviter la médiocrité

    Le programme d'immersion française est une manière simple d'éviter la médiocrité. L'auteur a beau dire que l'école anglaise est bonne, le fait d'apprendre une seconde langue en lui-même stimule le cerveau. Les élèves en sortent meilleurs, automatiquement.
    Les programmes d'immersions françaises sont aussi très prisés en Colombie-Britannique. Ce n'est pas particulier aux villes proches du Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 novembre 2019 12 h 13

      Et pourtant M. Lamarche, en 2016, ceux qui pouvaient engager une conversation dans les deux langues officielles s’élevaient à 44,5 % au Québec. Pour les francophones hors Québec, c’était de l’ordre de 85%. Pour les anglophones hors Québec, un bon gros 7%.
      Après plus de 50 ans d’immersion française hors Québec et plus de 300 000 élèves en moyenne par année, ce qui représente au bas mot, plus de 15 millions d’étudiants au Canada anglais, tout cela nous ont donné les résultats d’aujourd’hui. Oui, misère.

      Et contrairement à vous M. Lamarche, j’ai enseigné dans ces dites écoles et programmes d’immersion française. Oui, le 10% des élèves qui n'ont aucune difficulté d'apprentissage en sortent meilleurs, mais l'autre 90%, non. Ils pourraient apprendre le latin ou l’Allemand, et le résultat pédagogique serait le même. Disons que si on commence avec une classe de 30 élèves en immersion française au primaire, on finira peut-être avec un élève qui parviendra à se débrouiller en français à un niveau assez primaire à la fin de son secondaire, ce qui veut dire, moins de deux fautes par mot.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 novembre 2019 12 h 13

      Comment conserver la maîtrise d'une 2e langue, si tu n'as pas d'occasion de la parler ? Deux de mes filles, alors ados, ont participé à un échange d'étudiants de 16 ans Alberta Québec 4 mois-4 mois. Une dizaine d'années plus tard, les 2 Albertaines avaient perdu leur français.

  • Claude Jacques - Inscrit 25 novembre 2019 06 h 08

    talents

    Je remarque que ceux qui sont doués,intelligents, sont intéressés par le bilinguisme car ils en ont la capacité et réalisent que bien des portes leurs sont ouvertes. Par contre, malgré leur volonté, ceux qui le sont moins stagnent dans un unilinguisme forcé et ne peuvent faire mieux. Je crois que ça s'applique à tout canadien et à toutes les ethnies.

  • Raymond Labelle - Abonné 25 novembre 2019 06 h 58

    Que faire de plus? En tout ne pas confondre causalité et corrélation.

    Il reste deux solutions:

    - éliminer l'immersion française
    - améliorer l'accompagnement aux élèves moins favorisés.

    Il serait dommage d'éliminer l'immersion française - surtout vu d'ici, nous qui chialons tellement contre le trop d'unilinguisme des anglophones.

    De plus, améliorer l'accompagnement aux élèves moins favorisés serait peut-être plus efficace que le fait qu'il y ait une proportion plus grande d'élèves plus forts dans leur classe. Effet qui reste à vérifier. Je sais, s'il y a moins d'élèves difficiles dans une classe, le prof peut mieux s'en occuper. Mais si le facteur principal est la maison? Mais on ne parle pas ici nécessairement d'élèves difficiles, on parle d'élèves qui ont de plus ou moins bons résultats. Bref, pas si clair la mesure dans laquelle éliminer l'immersion aurait un si grand effet d'amélioration pour les autres élèves.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 25 novembre 2019 07 h 35

    Le faux-bilinguisme du Canada...

    Il est temps que les gens comprennent que maîtriser plusieurs langues est un enrichissement! Ce que ne semble vraiment pas comprendre la majorité anglophone du Canada, riche et suffisante d'une SEULE langue! Cherchez l'erreur...

  • Cyril Dionne - Abonné 25 novembre 2019 09 h 57

    Faux, faux et archi-faux

    Il tellement de désinformation dans cet article que cela fait mal au cerveau. J’ai enseigné plusieurs années dans le programme d’immersion française en Ontario comme dans les écoles françaises.

    Bon. Commençons. Ne trouvez-vous pas normal que les élèves qui ont moins de difficultés d’apprentissage soient ceux qu’on veut voir se diriger vers les cours d’immersion française? Vous savez, ceux qui ont de la difficulté dans l’acquisition d’une langue, auront le double de difficulté en apprendre deux. Oui les parents ont le choix de programme en Ontario parce que les écoles sont presque toute publiques et gratuites. Et oui, les parents ont le choix aussi de voir échouer leur enfant en anglais comme en français. Malheureusement pour nos gens atteint de la pureté pédagogique, le niveau de rendement éducationnel suit la courbe socio-économique des parents.

    Ce sont les parents qui insistent pour que leur enfant soit dans ce programme et la plupart échouent lamentablement. Le pire, c’est que l’échec n’est pas seulement dans le programme de français, mais aussi en anglais parce qu’après la 3e année, les enfants reçoivent autant de minutes d’enseignement en anglais qu’en français. Ces élèves atteignent des taux de dissonance cognitive extrême où ils ne peuvent plus suivre le déroulement ordinaire d’une salle de classe et quittent le programme précocement. Et dire que cette mixité scolaire favorise tous les élèves est aussi archi-faux.

    Enfin, cet engouement pour une 2e langue ne découle pas du fait que les parents veulent faire un rapprochement avec la culture française, mais bien d’outiller leurs enfants pour avoir des emplois de désignation bilingue plus tard. En fait, il se fout de la culture française comme en l’an quarante. Et ce programme est un échec complet. Il existe depuis les années 70 avec 300 000 élèves en moyenne à chaque année et pourtant, la grande majorité des gens bilingues se retrouvent au Québec. Il n’y a aucune rétention du français dans le ROC.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 25 novembre 2019 10 h 13

      Vous avez entièrement raison Monsieur Dionne. Comment peut-on s’exprimer dans une deuxième langue si on n’a pas la maîtrise de la première??