Embauche et formation menacées dans le secteur du jeu vidéo

La réforme en immigration pourrait affecter l’embauche d’employés étrangers hautement qualifiés, essentiels aux studios québécois de jeux vidéo.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La réforme en immigration pourrait affecter l’embauche d’employés étrangers hautement qualifiés, essentiels aux studios québécois de jeux vidéo.

Les studios de création de jeux vidéo s’inquiètent de l’incidence des nouvelles règles en immigration décrétées par Québec sur ses capacités de recrutement. La mutation pourrait affecter l’embauche d’employés étrangers hautement qualifiés, mais aussi de nouveaux étudiants venus d’ailleurs pour se préparer à occuper des emplois spécialisés.

L’industrie québécoise du jeu vidéo est considérée comme une des plus dynamiques au monde dans un univers de très forte compétition. Elle rassemble environ 120 compagnies et plus de 10 000 emplois directs. En ce moment même, des centaines de postes sont à combler. Google commence le recrutement pour ouvrir, au centre-ville de Montréal, son premier studio travaillant avec sa plateforme Stadia.

Le soutien par l’État depuis des années de cette grappe industrielle de pointe, notamment par l’entremise de crédits d’impôt, ne fait que rajouter au paradoxe. D’un côté, Québec finance la création d’emplois spécialisés. D’un autre côté, le même gouvernement bloque l’accès aux mêmes emplois par des travailleurs qualifiés ou en formation.

Profession

Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) refondu privilégie maintenant quelque 218 domaines où les travailleurs expérimentés, comme les étudiants, sont en meilleure position pour l’immigration.

Les analyses préliminaires des mesures ministérielles adoptées la semaine dernière établissent que ces nouveaux critères ne considèrent aucunement plusieurs professions essentielles à la bonne conduite des projets de développement des jeux vidéo.

Les gens de notre industrie sont très mobiles. Ils veulent travailler sur des projets qui les stimulent. Ils bougent beaucoup à travers le monde.

 

C’est le cas par exemple des directeurs artistiques, des directeurs de création et des producteurs, des pros souvent formés dans les disciplines non scientifiques.

« Nous avons besoin de gens seniors qualifiés, explique Nadine Gelly, directrice générale de l’Alliance numérique qui regroupe les forces vives du secteur. Les gens de notre industrie sont très mobiles. Ils veulent travailler sur des projets qui les stimulent. Ils bougent beaucoup à travers le monde. Ils sont attirés au Québec par notre excellente filière, une magnifique pépinière de petits et grands studios. »

La nouvelle règle brouille les cartes et retire un avantage comparatif important au Québec, comme disent les économistes. « Les employés ne sont plus certains de pouvoir s’installer après un contrat, poursuit Mme Gelly. Ils ne viendront donc peut-être pas. Pour nous, ça, c’est un enjeu majeur puisque plein d’autres pays veulent attirer ces ressources. Voir que le gouvernement du Québec change les règles rapidement, ce n’est pas rassurant et ça ne nous aide pas. »

À elle seule, la compagnie montréalaise Eidos offrait mercredi 49 emplois sur son site. La section artistique cherche à combler 13 postes (dont un directeur artistique et un directeur des personnages) et la section design 6 postes. Eidos affiche même un emploi de recruteur en chef de talents.

Formation

Certains postes seront pourvus par les étudiants. Encore faut-il les former.

Un relevé, préparé dans le milieu de la formation spécialisée, obtenu par Le Devoir, a permis de recenser 12 étudiants étrangers (des Français) sur le total de 66 inscrits qui termineront en juillet leur formation collégiale dans l’un ou l’autre des trois programmes techniques offerts au collégial par le Campus ADN. Tous auraient déclaré vouloir s’établir au Québec pour y travailler dans l’industrie.

Ceux-là bénéficient de la clause de droit acquis décrétée mercredi matin par Québec. Les cohortes suivantes d’étudiants, non. Le recrutement pour l’année 2020-2021 commence ces jours-ci. Une 4e formation en conception-intégration sonore en jeu vidéo s’ajoutera l’an prochain.

« Nos formations ne sont pas dans la liste des programmes prioritaires, ce qui rallonge considérablement les démarches pour s’installer ici, précise Isabelle Marazzani, coordonnatrice du Campus ADN. L’odieux de la paperasserie administrative sera-t-il porté par l’industrie ? Dans les termes actuels, un étudiant formé ici a l’opportunité de se chercher du travail ici, prendre de l’expérience et s’installer pour de bon. »

Le campus ADN est issu d’un partenariat entre les cégeps de Matane et du Vieux-Montréal. Il existe depuis 2005. Ses programmes de formation durent onze mois. L’étudiant type est âgé de 26 ans et amorce une seconde carrière en misant souvent sur une formation préalable en multimédia, architecture design graphique, génie ou arts visuels par exemple.

« Les règles font complètement fi des parcours atypiques des gens, dit encore Mme Marazzani dont les services n’ont pas été consultés par le ministère de l’Immigration avant le changement de programme.

« On ne comprend pas les choix faits par Québec. [Le PEQ] protège la formation en multimédia, mais pas celle en animation 3D ou en infographie qui sont pourtant des secteurs numériques très en demande. »