Les recteurs se révoltent contre la réforme

Le PEQ fait du Québec une destination attrayante pour les étudiants étrangers, car il accélère les démarches menant à l’obtention d’un certificat de sélection.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le PEQ fait du Québec une destination attrayante pour les étudiants étrangers, car il accélère les démarches menant à l’obtention d’un certificat de sélection.

Le recul partiel du gouvernement Legault dans le dossier du Programme d’expérience québécoise (PEQ) ne suffit pas. Dans un front commun d’une rare ampleur, le milieu de l’enseignement supérieur demande à Québec d’abandonner sa réforme des règles d’immigration encadrant les étudiants étrangers, pour éviter de miner « l’attractivité » des établissements québécois.

Les cégeps et les universités se révoltent contre ces nouvelles règles qui bouleversent leur capacité à accueillir des étudiants internationaux — représentant désormais 15,6 % des effectifs universitaires, soit près d’un étudiant sur six.

Le gouvernement Legault a reculé en partie dans ce dossier explosif, mercredi matin. Les étudiants et les travailleurs temporaires déjà installés au Québec pourront se prévaloir d’une clause de droits acquis.

Leur candidature sera donc analysée en fonction des anciennes règles du PEQ, a confirmé en mêlée de presse le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette. Mais, pour ceux dont le séjour de travail ou les études débuteront après le 1er novembre, les changements sont maintenus.

Le PEQ fait du Québec une destination attrayante pour les étudiants étrangers, car il accélère les démarches menant à l’obtention d’un certificat de sélection — et éventuellement à la résidence permanente. Le milieu de l’enseignement supérieur se servait d’ailleurs de cet outil pour recruter à l’international. Et en dépit du recul partiel de la CAQ, il promet une bataille en règle contre la volonté du gouvernement de restreindre l’accès au PEQ.

« Cette décision nuira à la recherche québécoise et à la capacité des universités québécoises à recruter chez nous les meilleurs étudiants au monde pour faire avancer les sciences, l’ingénierie, la santé, les lettres et la société », déplorent dans une lettre publiée jeudi plus de 300 professeurs dispersés dans 14 universités québécoises.

Une liste controversée

« Il y a des choses qui ne sont pas logiques dans cette réforme », lance Christian Landry, professeur de biochimie à l’Université Laval et instigateur de la lettre. Il pointe entre autres la décision de Québec d’instaurer un inventaire des programmes d’études désormais admissibles au PEQ.

Cette liste recense 218 programmes d’études « en demande » sur le marché du travail, selon Québec. Pourtant, elle exclurait plus de la moitié des étudiants étrangers inscrits dans l’ensemble des universités québécoises, a calculé le réseau de l’Université du Québec (UQ).

C’est quand même étonnant qu’à l’échelle planétaire on recherche des gens hautement qualifiés, alors que nous, au Québec, on fait le choix de restreindre les mesures qui leur sont favorables

La direction de la recherche institutionnelle de l’UQ s’est appuyée sur les données de l’an dernier pour tenter de chiffrer l’incidence de la réforme caquiste. Sur les 37 908 étudiants étrangers inscrits au bac, à la maîtrise ou au doctorat à l’automne 2018, 21 594 d’entre eux suivaient un programme qui est aujourd’hui exclu de la liste, soit 57 %.

« Beaucoup de maîtrises et de doctorats ne sont plus admissibles au PEQ », analyse au bout du fil la présidente de l’UQ, Johanne Jean. Un constat que partage la rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours. « Aux cycles supérieurs, les étudiants étrangers représentent pas loin de 29 % de nos programmes », indique-t-elle.

À l’Université Laval d’ailleurs, ils sont 1800 à être présentement inscrits dans un programme de 2e cycle. Seulement 260 d’entre eux suivent une formation aujourd’hui reconnue par le PEQ (un peu moins de 15 %). Au 3e cycle, ce chiffre chute à environ 7,5 %, soit 113 étudiants admissibles sur 1522 inscrits.

Attractivité en péril

Toutes les universités jointes par Le Devoir ont indiqué qu’elles prévoient des effets importants sur leur capacité à attirer des étudiants étrangers, surtout aux cycles supérieurs. À l’Université de Montréal (UdeM), à peine 14 % des programmes d’études figurent dans la liste du PEQ. Conséquence : tout juste 200 des 2000 nouveaux étudiants internationaux inscrits cet automne seraient admissibles au PEQ (si le gouvernement n’avait pas décrété de droits acquis).

« Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement a pris cette décision [de restreindre le nombre de programmes admissibles]. Cette nouvelle a eu l’effet d’une bombe pour les universités et les étudiants. Je dénonce qu’on exclue des domaines d’études. Je ne lâcherai pas le morceau », dit Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal.

Du côté de Polytechnique Montréal, 38 des 120 programmes offerts par l’institution seront vraisemblablement touchés par le changement de règles. Et c’est près d’un étudiant étranger sur deux (44,3 %) qui n’aurait pas pu bénéficier du PEQ.

L’Université du Québec à Rimouski (UQAR) estime pour sa part que ses 242 étudiants inscrits aux cycles supérieurs seraient tous affectés. « Aucun étudiant inscrit ou inscrit dans le futur ne sera reconnu, répète Jean-Pierre Ouellet, recteur de l’UQAR. C’est quand même étonnant qu’à l’échelle planétaire on recherche des gens hautement qualifiés alors que nous, au Québec, on fait le choix de restreindre les mesures qui leur sont favorables. »


Vitalité économique
 

Sa collègue de l’Université Laval, Sophie D’Amours, soutient quant à elle que la réforme caquiste pourrait même se faire sentir sur la vitalité économique de Québec. « La ville est dans le top-10 mondial pour sa diversité économique. Et c’est grandement associé au fait qu’on a développé des entreprises à très haute valeur ajoutée qui engagent des étudiants en maîtrise et en doctorat, dans tous les secteurs », dit-elle.

À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), 57 programmes sur 362 seraient admissibles au PEQ, ce qui représente 853 des 4470 étudiants étrangers. L’Université de Sherbrooke estime pour sa part que 24 % de ses programmes sont sur la liste établie par le ministère de l’Immigration — dont à peine 10 % des programmes de cycles supérieurs.

« Le gouvernement parle sans cesse de créer des emplois bien rémunérés. Les gens qui sont à la maîtrise et au doctorat, ce sont eux qui occuperont les emplois bien rémunérés », dit Pierre Cossette, recteur de l’UdeS et président du Bureau de coopération interuniversitaire. Il ne perd pas espoir que le gouvernement renonce à sa réforme du PEQ.

En restreignant l’accès au PEQ, le gouvernement prive également le Québec d’un des meilleurs moyens d’intégrer les nouveaux arrivants, font valoir tous les intervenants à qui Le Devoir a parlé.

« La moitié des participants à notre concours Génies en affaires sont des étudiants internationaux, dit Lyne Sauvageau, présidente de l’ACFAS, qui fait la promotion des sciences et de la recherche. Ils viennent ici, obtiennent un diplôme, s’intègrent et fondent une entreprise. »

Avec Stéphane Baillargeon

8 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 7 novembre 2019 00 h 23

    Seuils d'entrée

    « Beaucoup de maîtrises et de doctorats ne sont plus admissibles au PEQ »

    En fait, les programmes de la «Liste des domaines de formation admissibles au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) - volet diplômés» sont les seuils d'entrée dans une profession, par exemple le niveau d'admissibilité des ordres professionnels. Pourtant, les ordres dont le seuil est le baccalauréat ne refusent pas les titulaires de maîtrises et de doctorats de leur domaine! J'imagine que cela sera corrigé, comme le dit présidente de la CPMT, mais avec ces amateurs, rien n'est garanti. Espérons aussi que d'autres domaines seront ajoutés...

    Cela dit, le plus simple et le mieux serait de mettre en application la motion adoptée à l'Assemblée nationale et de revenir aux critères antérieurs.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 7 novembre 2019 05 h 57

    Un excès de zèle pro-entreprise privée

    Le gouvernement Legault pèche ici par excès de zèle pour mouler l'Immigration et l'Education en fonction des désirs de l'entreprise privée. Il est assez ironique de voir les porte-parole du monde des affaires rappeler au gouvernement que, quel que soit le sérieux avec lequel ils produisent leurs études, la tâche de prédire l'avenir demeure un exercice à hauts risques. Et que, pUn ar conséquent, il est de mauvaise politique de définir l'action étatique en accordant trop d'importance à ces prèvisions.

  • Daniel Milot - Abonné 7 novembre 2019 08 h 57

    Éligible

    Cette liste de 218 programmes "éligibles"... Ces programmes vont-ils être élus par qui que ce soit! Qui va donc aller voter pour ces programmes admissibles? Cet anglicisme est toléré en France, est-ce pour cela que Le Devoir le laisse passer? Il est parfois dommage que la langue française soit si centralisatrice.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 7 novembre 2019 09 h 36

    Vision à courte vue ou manque de vision, c'est pareil

    Dans le domaine de recherche fondamentale en comportement animal dans lequel j'ai effectué mes études doctorales, d'aucuns auraient pu conclure qu'elles n'apportaient rien au développement économique du Québec. Pourtant...

    Ce sont de telles études qui ont permis de réduire la mortalité postnatale des porcelets, améliorant le bien-être animal, et surtout rehaussant la productivité d'une industrie où près du tiers de la portée d'une truie était trop souvent perdu. Dans les poulaillers, une meilleure compréhension du "pecking order" (ordre de becquetage) chez les poulets a permis de réduire la mortalité induite par une trop forte agressivité entre ces gallinacés.

    Bien sûr au point de départ des esprits comptables auraient considéré de telles recherches portant sur les conduites agonistiques comme une perte de temps et rapportées à aujourd'hui les étudiants étrangers venant y contribuer ne seraient pas admissibles au PEQ, si on devait y appliquer les critères mis de l'avant par ce gouvernement.

    Pourtant...

  • Mélissa Basora - Abonnée 7 novembre 2019 10 h 13

    Soyons cohérents...

    Je trouve plutôt intéressant la levée de boucliers des différents secteurs (Éducation, emplois, partis d'opposition, etc.) sur cette question! Cela démontre d'une part qu'il y a des limites à mouler le secteur de l'Éducation selon les demandes fluctuantes du marché de l'Emploi. Ce que cela cache aussi, c'est que les universités semblent avoir un problème de financement qui les forcent à recruter des talents à l'Étranger pour remplir leurs programmes de 2e et 3e cycles principalement, si l'on se fie aux % impressionnants d'étudiants étrangers dans leurs programmes (!) Sinon, devrait-on en conclure que les étudiants québécois ne sont pas intéressés par les études supérieures ? Cela pose enfin une question sociale d'ordre moral et politique plutôt intéressante : ne devrait-on pas plutôt encourager les québécois/canadiens aux études supérieures pour leur donner de meilleures chances de réussir dans le monde de demain et finalement, obtenir de meilleurs emplois dans le futur chez eux et ailleurs dans le monde ? Ne devrait-on pas financer davantage l'éducation supérieure et valoriser celle-ci ici, plutôt que de tenter d'attirer les étrangers en leur faisant de fausses promesses, laissant entendre qu'ils auront accès à la citoyenneté canadienne plus facilement en faisant leurs études ici même s'il n'y a pas de réels débouchés ? La situation actuelle ne peut qu'amoindrir les chances des québécois de contribuer à la société de demain et de décevoir les meilleurs candidats internationaux qui repartiront après avoir été dégoûtés par leur expérience québécoise. On nous traitera même de racistes dans certains cas et il ne faut pas s'en étonner! Il me semble que l'immigration est une décision gouvernementale et que ce n'est pas le rôle des universités de sélectionner les citoyens de demain même si j'envisage aussi que les études constituent un excellent moyen d'intégration sociale et que la diversité des expériences et des points de vue enrichissent tous les programmes...

    • Marc Pelletier - Abonné 7 novembre 2019 19 h 44

      Vous dites : " Sinon, devrait-on en conclure que les étudiants québécois ne sont pas intéressés par les études supérieures ? ".

      " L'intérêt " ne me semble pas le seul facteur pour inciter les étudiants québécois à poursuivre leurs études à un niveau supérieur.
      Je crois qu'il faut en plus de la tenacité, de la résiliance et une force de caractère peu commune pour consentir à franchir tous les obstacles que ce défi représente.

      Croyez-vous que notre société, y compris les parents, qui leur ont tout servi sans effort, les ont bien préparé à relever ces défis ? Permettez-moi d'en douter.

      On n'arrive à rien sans efforts. Prenons l'exemple du sport : ceux qui se démarquent et qui font la différence ont été bien encadrés depuis leur tout jeune âge à se surpasser et la passion ainsi que le talent ont complété le tout.

      Nous sommes malheureusement au coeur du " Déclin de l'Empire Américain ", même si nous ne voulons pas le reconnaître, et c'est pourquoi il faudra de plus en plus compter sur les forces vives venus de d'autres pays pour assurer notre développement collectif.

      Finalement, je crois que l'unanimité qui se manifeste tant au niveau des Universités que des CÉGEP démontre que le premier ministre ne peut être le seul à détenir la vérité.