Qui doit décider des orientations de la recherche?

Mélanie Gagné Collaboration spéciale
Pour Baptiste Bedessem, il était essentiel d’adopter une position de recherche qui soit en amont des considérations sur les différences nationales.
Photo: iStock Pour Baptiste Bedessem, il était essentiel d’adopter une position de recherche qui soit en amont des considérations sur les différences nationales.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans le cadre de son doctorat en philosophie des sciences, Baptiste Bedessem, lauréat du prix de thèse en cotutelle France-Québec, a réfléchi sur la gouvernance du développement scientifique.

Ce prix récompense la thèse de l’année produite dans le cadre d’une convention de cotutelle franco-québécoise, toutes disciplines confondues. Baptiste Bedessem était dirigé par Stéphanie Ruphy de l’Université Grenoble-Alpes et Vincent Guillin de l’Université du Québec à Montréal. Sa thèse a pour titre « Quelle autonomie pour la recherche ? » Analyse épistémologique des conditions de la gouvernance des sciences.

« Pour faire simple, explique-t-il, c’est une thèse qui porte sur la manière de gouverner et de financer la recherche. Quand une somme est allouée à la communauté scientifique, comment doit-on la distribuer ? Est-ce qu’on donne une somme équivalente à tous les chercheurs, doit-on les laisser faire ce qu’ils veulent ou les guider ? Si on doit les guider, on le fait comment ? » Le doctorant s’est aussi interrogé sur la place des citoyens dans la prise de décisions, ainsi que sur la liberté des chercheurs vis-à-vis de la société.

Pour Baptiste Bedessem, il était essentiel d’adopter une position de recherche qui soit en amont des considérations sur les différences nationales : « Les études qui sont faites actuellement sur la manière de financer la recherche sont très centrées sur les organisations pays par pays. Elles regardent comment chaque pays s’organise et ce que ça donne en termes de connaissance. L’idée était justement d’avoir un regard qui soit philosophique, c’est-à-dire qui est fait en amont de ces données empiriques et qui essaie de réfléchir à des conditions génériques. »

M. Bedessem suggère dans sa thèse que le système soit davantage décentralisé, permettant aux chercheurs d’avoir un pouvoir de décision sur le type de projet soumis par leurs collègues. Il ajoute : « Un processus où chaque individu dans la société a son mot à dire sur la manière, sur le type de projets qui méritent d’être financés. La société civile, des citoyens, des parties prenantes, des ONG pourraient jeter un regard sur le type de projet qui doit être financé et que ce ne soit pas simplement un bureau d’évaluation d’experts qui décide de ce qui vaut la peine d’être financé. »

Le doctorant parle-t-il de recherche fondamentale ou appliquée ? « Ce que j’essaie de défendre, c’est une continuité entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Dans chaque projet, il pourrait y avoir un mélange de fondamental et d’appliqué qui n’oblige pas à catégoriser de manière rigide des types de recherche », fait-il valoir.

Deux pays, deux regards

Pour son doctorat en philosophie des sciences, Baptiste Bedessem a étudié une première année en France, d’où il vient. Il a passé la deuxième année à Montréal, à l’UQAM, puis il est rentré à la maison pour la troisième année. L’étudiant était heureux de mener des recherches sur deux continents, avec des cadres différents. Il considère que cette expérience lui a permis d’enrichir son travail : « L’UQAM est influencée par la pensée philosophique nord-américaine. Ça m’a donné accès à une base de bibliographie, de réflexion. J’ai eu des discussions avec des collègues qui ont d’autres références que ce que j’avais en France. J’ai pu dépasser certaines manières de faire que j’avais l’habitude de voir en France et qui sont peut-être un peu plus classiques. Ça m’a permis d’être interdisciplinaire. »

Nomades malgré eux

Baptiste Bedessen est actuellement en Italie, à l’Università Ca’Foscari de Venise, pour un contrat de postdoctorat. La situation peut sembler éblouissante. Il remet toutefois les pendules à l’heure : « On doit être mobiles en permanence et bouger d’université en université. C’est délicat, même quand on fait du bon travail, de trouver un poste fixe quelque part. C’est ce qui fait que je me retrouve à Venise. C’est bien en soi, mais ça peut être un peu pénible quand on a envie de se stabiliser. Ça fait partie des questionnements qu’on peut avoir sur l’organisation du système de recherche. Le but n’est pas simplement de produire des connaissances ; il y a aussi des êtres humains derrière qui font du travail, qui ont des droits et qui doivent être reconnus. » Selon lui, les chercheurs permanents devraient donner un coup de pouce à la relève. « Ils sont un peu dans leur bulle, leur tour d’ivoire, et oublient le quotidien des jeunes. Ils ne se mobilisent pas assez pour faire changer les choses », confie-t-il.