Adesaq — sciences sociales et humaines: les dommages «collatéraux» de la violence

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
La région étudiée par le chercheur est touchée depuis longtemps par des conflits armés
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse La région étudiée par le chercheur est touchée depuis longtemps par des conflits armés

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La guerre fait sans contredit des morts et des blessés parmi la population humaine. Mais les dégâts sont aussi autres. L’anthropologue Daniel Ruiz-Serna s’intéresse aux blessures que les conflits armés ont infligées tant aux animaux qu’aux plantes et aux pratiques culturelles dans la jungle colombienne.

La thèse de Daniel Ruiz-Serna, d’origine colombienne, fait état des nombreuses séquelles environnementales, sociales et animales causées par une guerre qui a duré des dizaines d’années en Colombie. Les conséquences étaient très présentes durant le conflit armé et se sont poursuivies même après l’arrêt des hostilités, survenu en 2016 (à la suite de la signature d’un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC)). Le conflit a cependant repris cette année.

La thèse est intitulée La guerre et ses séquelles dans les territoires des peuples autochtones et afro-colombiens. C’est l’originalité du sujet, peu documenté en science, qui lui a valu ce prix ADESAQ, sciences sociales et humaines, croit le principal intéressé, qui a fait sa maîtrise à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, et son doctorat à l’Université McGill.

Des conséquences bien réelles

Dans sa thèse, M. Ruiz-Serna donne des exemples des séquelles causées par la guerre. « Il y a le cas d’un jaguar tueur d’humains, dit-il. Normalement, cet animal ne s’attaque pas aux humains. Il s’alimente notamment de cervidés, de poissons et de serpents. Or, un commandant paramilitaire a capturé ce jaguar et s’en est servi comme mascotte. Il l’a entraîné à être violent. Lorsque le conflit s’est terminé, la bête a été relâchée dans la forêt et, conditionnée à être violente, elle s’est attaquée à des humains. Elle a tué cinq pêcheurs. »

Autre exemple : les perturbations du fleuve Atrato, dans une région de Colombie où la guérilla s’est déroulée. Ce cours d’eau d’une longueur de 650 km est une importante voie de navigation pour les habitants de la région. « En raison du conflit, les gens qui habitaient sur ses rives ont été forcés de se déplacer vers d’autres régions, relate M. Ruiz-Serna. Or, ils avaient l’habitude de retirer du cours d’eau les branches et autres résidus végétaux qui s’y accumulaient pour leur permettre d’y naviguer plus facilement et sans risque. La désertion de ces gens a entraîné l’arrêt de cette pratique et causé une modification de l’écosystème. L’accumulation des végétaux a rendu notamment beaucoup plus difficile la navigation sur ses eaux. »

Une situation complexe

Un bref rappel de la situation dans cette région du monde est nécessaire pour mieux saisir la portée de la thèse de M. Ruiz-Serna. La région étudiée par le chercheur est touchée depuis longtemps par des conflits armés. La guérilla y remonte aux années 1930 et la fondation des FARC date de 1966. À l’action de ce groupe s’ajoute celle des groupes paramilitaires et de l’armée colombienne. La région touchée par ces actions est aussi un important passage vers le nord pour le trafic de la cocaïne et des armes. Selon M. Ruiz-Serna, les populations autochtones, l’écosystème, les plantes et les animaux sont les victimes collatérales de ces conflits. Les pratiques animistes et le chamanisme (notamment) s’en trouvent aussi perturbés.

Ce type de situation amène le chercheur à se questionner sur les correctifs à mettre en place après un conflit armé dominé par une violence extrême. « Faut-il seulement se concentrer sur des mesures qui touchent les humains ? demande-t-il. J’ai constaté que l’absence d’intérêt pour les non-humains est la même partout dans le monde, à la suite d’un conflit armé ou de situations discriminatoires (envers des groupes autochtones ou autres groupes) qui ont prévalu durant des décennies. L’approche est anthropocentriste, y compris au Canada où se sont terminés, en 2015, les travaux de la Commission de vérité et réconciliation. »

D’autres distinctions

Parmi les autres distinctions remportées cette année par le chercheur pour sa thèse, mentionnons le prix Martin Diskin, décerné par la Latin American Studies Association de l’Université de Pittsburgh et Oxfam, ainsi qu’une mention honorable décernée par l’Association canadienne des études latino-américaines et des Caraïbes.