Prix IRSST — doctorat: rendre les milieux de travail plus accueillants

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Dans le contexte actuel de vieillissement  de la population et du manque criant de main-d’œuvre, l’amélioration de l’environnement de travail représente  une avenue pour une plus grande rétention  des employés.
Getty Images Dans le contexte actuel de vieillissement de la population et du manque criant de main-d’œuvre, l’amélioration de l’environnement de travail représente une avenue pour une plus grande rétention des employés.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le travail, c’est la santé… Mais un milieu de travail stressant peut rendre malade, très malade. C’est du moins ce que tente de prouver la lauréate du prix Acfas IRSST, Caroline Duchaine, de l’Université Laval. En effet, son projet d’études consiste à recueillir les données de près de 9000 travailleurs cols blancs provenant de 19 organismes publics et parapublics de la région de Québec. Ceux-ci participent, depuis 1991, à un projet de recherche sur l’effet des stresseurs psychosociaux au travail sur la santé.

D’abord mise sur pied par la Dre Chantal Brisson, dont l’étude visait la santé cardiovasculaire, la cohorte a permis de récolter des mesures psychosociales et biologiques grâce aux données initiales du projet. Deux suivis ont été réalisés depuis la première collecte de données ; un premier en 2000-2001 auprès de 8121 participants et finalement en 2019 où, cette fois, les données seront analysées par Caroline Duchaine.

Dans le contexte actuel de vieillissement de la population et du manque criant de main-d’œuvre, l’amélioration des environnements de travail représente une avenue pour une plus grande rétention des employés et une façon toute simple de les garder heureux au travail le plus longtemps possible.

Variables et modèles

La chercheuse travaille à partir de l’hypothèse selon laquelle le stress psychosocial au travail influe directement sur la fonction cognitive puisqu’il augmente les mécanismes biologiques associés à certaines maladies, comme l’augmentation de l’inflammation et de l’oxydation qui sont elles toujours présentes lors de l’appauvrissement de la fameuse fonction cognitive. Les problèmes de cognition répertoriés touchent la mémoire, l’attention, l’apprentissage et le langage. « On travaille à l’aide de modèles reconnus et validés utilisés dans plusieurs autres études », explique Caroline Duchaine.

Ces modèles statistiques mesurent plusieurs variables, comme l’âge, le sexe ou l’éducation, trois variables généralement associées à la fonction cognitive auxquelles sont ajoutés d’autres facteurs qui entrent en jeu, comme les habitudes de vie, l’activité physique et le soutien social au travail et hors travail.

« Dans nos modèles statistiques, on ajuste ces variables, on les inclut dans nos mesures statistiques pour en contrôler les effets, indique Caroline Duchaine. Si je regarde toutes ces variables et que je vois encore une association statistiquement significative, ça signifie que mon association est indépendante de tous ces facteurs et qu’elle peut être associée à des stresseurs de travail. »

Plus précisément, un de ces modèles mesure la demande psychologique en relation avec la latitude décisionnelle. « Le fait d’être exposé à une demande psychologique élevée tout en ayant une faible latitude décisionnelle entraîne un état de stress physiologique et psychologique plus ou moins important qui peut causer des problèmes de santé », ajoute-t-elle.

Ce modèle a été associé à des problèmes de santé mentale, à l’hypertension et aux maladies cardiovasculaires. « Ce que je regarde dans mon projet, c’est l’effet de ces stresseurs sur la fonction cognitive, précise-t-elle. Ça s’est fait dans quelques études, mais les exemples ne sont pas encore clairement démontrés. »

Un autre modèle quant à lui mesure le déséquilibre efforts-reconnaissance : les efforts investis au travail et la reconnaissance économique, sociale ou organisationnelle obtenue en échange peuvent avoir des conséquences néfastes sur la santé des travailleurs.

Mesurer les effets du stress

Lors du suivi de la cohorte en 2019, les visites en personne ont permis d’effectuer des mesures biologiques et de la fonction cognitive. Alors que 5900 participants ont ainsi pu être rencontrés, 7000 membres de la cohorte ont par ailleurs accepté de répondre à un questionnaire portant sur les stresseurs psychosociaux. Mme Duchaine rappelle que 70 % des participants sont aujourd’hui retraités, ce qui lui permet de vérifier l’effet du stress accumulé sur des gens qui ne sont plus en contact avec un milieu de travail.

La chercheuse a déjà entrepris le titanesque travail d’analyse statistique. Il restera ensuite à rédiger l’article scientifique et à le faire publier, ce qui peut parfois prendre jusqu’à deux ans. Avec ce projet, elle souhaite apporter de plus en plus de preuves que le stress au travail induit des maladies, afin de donner lieu à des interventions qui visent à le réduire. La norme Entreprise en santé, dont le Québec s’est doté récemment, spécifie en effet plusieurs exigences en matière de bonnes pratiques organisationnelles pour favoriser l’acquisition de saines habitudes de vie, le maintien d’un milieu de travail favorable à la santé ainsi que l’amélioration durable de la santé des personnes.