Prix IRSST — maîtrise: combattre le fléau des maux de dos liés au travail

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Au Québec, une étude du ministère de la Santé et des Services sociaux révèle qu’en 2014-2015, 14% des travailleurs de 15 ans et plus souffraient de troubles musculo-squelettiques au dos.
Photo: Getty Images Au Québec, une étude du ministère de la Santé et des Services sociaux révèle qu’en 2014-2015, 14% des travailleurs de 15 ans et plus souffraient de troubles musculo-squelettiques au dos.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, le « mal de dos » constitue l’un des problèmes de santé qui engendrent le plus d’invalidité au cours d’une vie. Il s’agit d’une cause importante et coûteuse d’absentéisme chez les travailleurs. Au Québec, une étude du ministère de la Santé et des Services sociaux révèle qu’en 2014-2015, 14 % des travailleurs de 15 ans et plus souffraient de troubles musculo-squelettiques au dos. Ce problème n’épargne pas les cols blancs.

La plupart des études qui se sont attardées à cette question se concentrent sur des aspects physiques et mécaniques. On porte attention à l’ergonomie du poste de travail, aux postures du travailleur, à la qualité de sa chaise, au positionnement de son écran d’ordinateur, etc. « Les contraintes psychosociales sont peu étudiées, or elles causent un stress chez les travailleurs, explique Andréia Matta-Dias, étudiante en maîtrise à l’Université Laval. La littérature scientifique montre des liens entre le stress et la douleur. »

Un suivi de 24 ans

L’étudiante a donc entrepris de combler cette lacune en observant plus directement les liens entre les contraintes psychosociales au travail et l’apparition de douleurs lombaires. Le projet lui a valu le prix IRSST-maîtrise. Les contraintes psychosociales au travail peuvent être très variées et d’intensités diverses. Elles concernent, par exemple, la quantité de travail, sa complexité, sa prévisibilité, le degré d’autonomie du travailleur, le niveau de surveillance qui s’exerce sur lui, ou encore le soutien socioprofessionnel sur lequel il peut compter. Tous ces facteurs se combinent et peuvent mener à l’apparition d’un stress au travail, lequel peut avoir des effets négatifs sur le salarié, surtout s’il se fait sentir sur une longue période.

L’étudiante a accès aux données du projet PROspective Québec sur le travail et la santé (PROQ). Celles-ci portent sur 9189 cols blancs recrutés entre 1991 et 1993 dans 19 entreprises publiques et parapubliques de la région de Québec. Trois collectes de données ont été effectuées sur une période de 24 ans. La douleur lombaire a fait l’objet d’un questionnaire lors du dernier suivi, effectué de 2015 à 2018. Les participants devaient alors indiquer sur un mannequin les régions du corps qui les faisaient souffrir.

La chercheuse utilisera les cas où une douleur rapportée dans la région lombaire au cours des quatre semaines précédant le questionnaire avait été suffisamment grave pour limiter les activités habituelles du participant ou pour modifier ses habitudes quotidiennes pendant plus d’une journée. Les données concernant les contraintes psychosociales au travail sont aussi puisées au sein du questionnaire et ont été mesurées lors des trois collectes de données.

L’étude sur laquelle s’appuie Andréia Matta-Dias se distingue par la taille de son échantillon, les nombreux suivis effectués, les mesures répétées des contraintes psychosociales au travail sur une durée de 24 ans, ainsi qu’une mesure standard et validée de la douleur lombaire. « Cela me permettra d’observer si des liens apparaissent entre ce type de contraintes et l’apparition de douleurs lombaires chez ces travailleurs », explique-t-elle. Elle espère ainsi dégager de nouvelles pistes d’intervention plus efficaces pour réduire l’incidence de cet important problème de santé publique.

Une chercheuse expérimentée

L’étudiante n’est pas une novice dans la recherche en santé. Née dans la ville de Bragança Paulista, à environ 70 kilomètres au nord de São Paulo, elle a étudié pour devenir physiothérapeute. Elle a par la suite travaillé en recherche auprès de patients atteints de la lèpre. Il s’agissait de suivre des patients pour voir s’ils recevaient des médicaments du gouvernement brésilien et d’évaluer comment ils réagissaient à ces traitements.

Elle a aussi œuvré auprès de travailleurs de l’industrie de la métallurgie pour vérifier leurs conditions de travail et leurs liens avec d’éventuelles douleurs physiques. « J’ai toujours été intéressée par les facteurs mécaniques, mais aussi psychosociaux, qui peuvent entraîner des douleurs au travail », confie-t-elle.

Arrivée au Canada il y a deux ans, elle a eu envie de poursuivre dans la même veine. Elle a rencontré le Dr Clermont Dionne, qui travaille lui-même sur des sujets reliés aux douleurs musculo-squelettiques. Elle a aussi reçu l’appui de la Dre Chantal Brisson, dont les travaux de recherche ont beaucoup porté sur l’épidémiologie psychosociale, notamment les contraintes psychosociales au travail. C’est elle qui a mis l’étudiante sur la piste des données du PROQ. « C’est un peu un rêve pour quelqu’un qui veut étudier une question épidémiologique d’avoir accès à une cohorte aussi nombreuse et suivie pendant plusieurs années », juge-t-elle.