Les écoles forcées de sous-traiter l’aide aux élèves

Jusqu’à l’année dernière, seuls les élèves ayant eu un diagnostic en bonne et due forme (un «code validé») avaient droit à du soutien professionnel.
Photo: Xavier Leoty Agence France-Presse Jusqu’à l’année dernière, seuls les élèves ayant eu un diagnostic en bonne et due forme (un «code validé») avaient droit à du soutien professionnel.

L’argent est là, mais pas les candidats. Malgré l’investissement de 70 millions de dollars pour embaucher dès cet automne 850 personnes chargées d’aider les élèves en difficulté, pas moins de 296 postes de professionnels (psychologues, orthophonistes, orthopédagogues, etc.) restent à pourvoir dans les écoles du Québec, a appris Le Devoir.

La pénurie de professionnels est si importante que les écoles ont le feu vert pour recourir à des consultants privés pour aider les élèves en difficulté. Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) dit ignorer l’ampleur des services professionnels offerts chaque année par le privé dans le réseau scolaire, mais plusieurs sources confirment qu’il s’agit d’une pratique courante — qui a pris de l’ampleur avec les coupes budgétaires du précédent gouvernement.

« Les budgets sont revenus pour embaucher du personnel, mais les gens ne sont pas nécessairement là. Alors, oui, on envoie encore des élèves au privé », dit Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES).

« Il y a rareté, sinon pénurie de personnel. Chez les enseignants, ça reste très préoccupant, mais pour les professionnels, c’est pire », précise Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement (FQDE).

 

« Malgré la pénurie de personnel, on a l’obligation d’aider les élèves qui ont besoin de services. On prend l’argent [destiné aux embauches] et on va au privé », ajoute le représentant de 2000 directions d’école au Québec.

Le recours aux firmes privées est encadré par le MEES, expliquent nos sources. Le premier choix des écoles restera toujours de recourir aux employés du réseau scolaire pour soutenir les élèves, mais le manque de personnel force des directions à recourir à des sous-traitants du privé.

Manque de suivi

La Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec (FPPE-CSQ) est préoccupée par la pénurie de personnel et par le recours continuel aux firmes privées pour soutenir les élèves en difficulté. Ce syndicat a découvert que 296 postes de professionnels sont vacants au Québec en sondant ses sections locales dans 69 des 72 commissions scolaires. Le MEES ne peut confirmer ces chiffres, car il ne compile pas les postes à pourvoir.

On se bat contre ça, parce qu’il n’y a pas de suivi auprès des parents ou des enseignants avec les firmes privées

Le ministère reconnaît toutefois la difficulté à recruter, tant chez les professionnels que chez les enseignants. Le manque de personnel reste criant dans certaines catégories d’emploi, dont celui de psychologue. La Commission scolaire de Montréal, par exemple, n’a que 33 psychologues pour 113 000 élèves ! Le nombre de professionnels dans les écoles publiques du Québec a néanmoins augmenté de 19 % dans la dernière décennie, indique le MEES.

Le président de la FPPE, Jacques Landry, affirme que les enfants sortent perdants quand ils sont traités par un professionnel du secteur privé. « On se bat contre ça, parce qu’il n’y a pas de suivi auprès des parents ou des enseignants avec les firmes privées. Les professionnels du réseau scolaire connaissent les enfants, connaissent les enseignants et se trouvent sur place, dans l’école, contrairement aux consultants privés », dit-il.

Jacques Landry estime que la pénurie est causée en bonne partie par les conditions de travail difficiles dans le réseau scolaire. Souvent, les psychologues, orthophonistes, psychoéducateurs ou orthopédagogues n’ont pas le choix de partager leur temps entre plusieurs écoles. Ils doivent parcourir de grandes distances entre chaque école, surtout en région. Les bâtiments sont tellement surpeuplés qu’ils n’ont parfois aucun local pour rencontrer les élèves.

Course aux diagnostics

Autre problème, pour les orthophonistes et les psychologues en milieu scolaire : ils passent la plus grande partie de leur temps à évaluer les élèves pour établir un diagnostic menant à un « plan d’intervention ». Il y a tellement d’élèves à évaluer — et si peu de personnel pour mener les évaluations — que les psychologues ne font à peu près que ça, évaluer.

« Tu ne peux pas être juste une machine à évaluer. Les psychologues veulent faire des traitements, pas juste des diagnostics. C’est une des causes de la pénurie », dit Jacques Landry. Ce qui motive les professionnels comme les psychologues, par exemple, c’est d’aider les élèves. Les voir progresser.

Jusqu’à l’année dernière, seuls les élèves ayant eu un diagnostic en bonne et due forme (un « code validé ») avaient droit à du soutien professionnel. Le MEES a changé les règles pour que tout élève ayant besoin de soutien professionnel en reçoive, avec ou sans code. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure, et les commissions scolaires insistent pour que chaque élève en difficulté ait un « code » garantissant du financement de Québec.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À la CSDM, il n’y a que 33 psychologues pour 113 000 élèves.

« Le mode de financement des élèves handicapés ou ayant un trouble grave de comportement est modifié depuis l’année scolaire 2018-2019. Il n’y a plus d’adéquation entre la confirmation du financement additionnel et la déclaration d’un code de difficulté associé à l’élève », confirme Bryan Saint-Louis, porte-parole du MEES.

« L’ancien mode de financement, qui était confirmé sur la base de la validation des codes de difficulté des élèves, a pu créer dans certains milieux l’habitude de desservir les élèves sur la même base, c’est-à-dire qu’un élève dont le code était validé était perçu comme étant admissible à des services et inversement », précise-t-il.

Le MEES mène tout de même des vérifications sur un échantillon des élèves jugés « handicapés ou ayant des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage » (EHDAA) pour voir s’ils ont un « code ». Le taux de rejet à cet échantillonnage est retenu pour le calcul du financement des services, indique une source qui connaît bien le dossier.

1 commentaire
  • Jean-François Laferté - Abonné 18 octobre 2019 08 h 07

    Une priorité,l'éducation....

    Bonjour,

    Quand va-t-on se réveiller comme société?C'était sensé être une priorité pour monsieur François Legault et son ministre Jean-François Roberge:ils ont oublié la force et l'incohérence des fonctionnaires à résister aux changements et à leur manque d'écoute des acteurs(trices) des milieux scolaires tous niveaux confondus.Je n'adopte pas le chemin syndical ici mais une clairvoyance après avoir oeuvré 32 ans dans le système et vu passer ministres et réformes toutes les unes plus déconnectées les une que les autres laissant des cicatrices sur les pauvres enfants dont certains(es) vivent encore des séquelles comme ce manque criant de professionnels(elles) pouvant les aider à vivre une vie scolaire trépidante et enrichissante.Au contraire,ils ont été des cobayes de penseurs "trippant" sur des théories loin de faire l'unanimité..À preuve,une conseillère pédagogique nous avait déjà mentionné de ne jamais utiliser le terme dictée dans notre pratique:ça sent l'omerta,non?
    Jean-François Laferté
    Terrebonne