Des conditions de travail difficiles

Pascaline David Collaboration spéciale
Le ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, a révélé qu’il manquait 360 enseignants pour combler les besoins dans les écoles québécoises au 1er septembre.
Photo: Getty Images Le ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, a révélé qu’il manquait 360 enseignants pour combler les besoins dans les écoles québécoises au 1er septembre.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comme tous les ans depuis 1994, la Journée mondiale des enseignants se tiendra le 5 octobre dans le but de valoriser la profession et de soutenir le personnel qui se consacre à l’importante tâche que représente l’éducation. À l’heure où la pénurie de main-d’oeuvre secoue le milieu, les organisations syndicales expriment le besoin d’une plus grande reconnaissance et d’une amélioration notable des conditions de travail et de pratique.

« La valorisation de la profession est centrale pour redonner envie aux gens de venir en éducation et pour que les enseignants aient envie de rester, lance la présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), Josée Scalabrini. Cela doit dépasser le discours [et se traduire] par des gestes concrets. » Depuis plusieurs années, la FSE-CSQ a d’ailleurs fait de cette cause son cheval de bataille, notamment avec la campagne « Prof, ma fierté ! ».

L’importance du rôle de l’enseignant dans la société est trop peu reconnue, selon Mme Scalabrini. « On fait partie du quotidien des élèves, on est là pour accomplir des choses avec eux et leur permettre de se réaliser », ajoute-t-elle. La journée mondiale représente ainsi une occasion de souligner leur apport, mais aussi de mettre en lumière les difficultés auxquelles ils doivent faire face quotidiennement.

Sous-financement chronique, manque de ressources de soutien, nombre trop élevé d’élèves par classe ou par enseignant, mais surtout complexité et lourdeur de la tâche sont autant d’aspects de la profession sur lesquels il faudrait urgemment se pencher. « Cette lourdeur entraîne un stress chez les membres du corps enseignant qui se solde de plus en plus souvent par de l’épuisement professionnel et un taux élevé de congés », explique la présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), Caroline Quesnel.

Bien souvent, ils doivent user de matériel informatique désuet et en quantité insuffisante. « On demande aux enseignants d’éveiller les élèves à la littératie, mais certaines classes du primaire n’ont que quelques livres à mettre à la disposition des élèves, parfois achetés à même les poches des profs pour pallier le financement anémique du gouvernement », indique la présidente de l’Alliance des professeurs de Montréal, Catherine Beauvais-St-Pierre.

Revendications

Le ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, a révélé qu’il manquait 360 enseignants pour combler les besoins dans les écoles québécoises au 1er septembre, principalement à Montréal et à Laval. La désertion des nouveaux enseignants est telle qu’un professeur sur quatre démissionne avant sa cinquième année de pratique.

« La profession est complexe et chronophage, les conditions de travail sont difficiles, affirme le président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Sylvain Mallette. Les réalités sont fort différentes entre la formation générale des jeunes (FGJ), l’éducation des adultes (EDA) et la formation professionnelle (FP). » Selon lui, la réussite d’éventuels programmes d’insertion professionnelle ne pourra donc se faire sans prévoir d’argent pour la suppléance et le temps de libération pour les enseignants qui y participent.

Une amélioration des conditions salariales est également demandée, le Québec étant la province qui paie le moins bien ses enseignants. Le gouvernement propose ainsi d’abolir les 5 premiers échelons salariaux (sur 17) pour les nouveaux enseignants. « Cette mesure ne permettrait même pas au Québec de se classer dans les cinq premières provinces au Canada », estime Catherine Beauvais-St-Pierre. Cette proposition est toutefois difficile à refuser selon elle, car le niveau d’endettement des jeunes est élevé et les besoins de revenus sont grands. « Cela pourrait avoir un léger effet sur la capacité de recrutement de futurs enseignants, et amenuiser un tantinet la pénurie », concède-t-elle.

Un autre enjeu fondamental est l’autonomie professionnelle, selon les organisations syndicales. La FNEEQ-CSN dénonce les ingérences dans la pratique, le poids croissant de la bureaucratie, des mécanismes de reddition de compte et de la gestion axée sur les résultats, ou encore l’imposition de formations qui ne répondent pas aux besoins du personnel enseignant.

« On a besoin de retrouver des classes équilibrées, c’est crucial dans le quotidien d’un enseignant, mentionne la présidente de la FSE-CSQ. Quand il ne peut plus enseigner parce qu’il doit faire de la gestion, ce n’est ni motivant ni valorisant. »

La question de la qualitéde l’enseignement

Selon un rapport de l’Institut du Québec (IQ) publié le 25 septembre, il serait nécessaire de mieux encadrer le parcours scolaire des enseignants. « L’étude est fondée sur certains postulats gratuits, sinon douteux, estime par ailleurs Sylvain Mallette de la FAE. On postule que la qualité de l’enseignement au Québec, et donc la compétence du personnel enseignant, est déficiente. Cette affirmation est non seulement insultante, elle est surtout erronée. »

M. Mallette rappelle ainsi les taux de réussite des écoles privées et des élèves issus des projets pédagogiques particuliers, dont les enseignants sortent des mêmes universités et mettent en avant les mêmes programmes. « De plus, le rapport ne fait pas mention des éléments servant à mesurer la performance d’un système d’éducation, ajoute-t-il. Si c’est par le taux de décrochage, alors il faut agir sur les causes du décrochage. »

Même son de cloche du côté de la FSE-CSQ. « On fait encore reposer les problèmes du système d’éducation sur les épaules des enseignants, sans expliquer que les milieux socio-économiques ont une influence directe sur la réussite des élèves, commente Josée Scalabrini. C’est une aberration. »

Devant un constat de confusions des rôles entre le MEES, les commissions scolaires et les autres acteurs du milieu, l’Institut du Québec propose notamment de confier au ministère la responsabilité d’assurer un suivi de la qualité de l’enseignement. « Il est très inquiétant de penser que du personnel du ministère, qui n’aurait dans la majorité des cas jamais enseigné, assurerait un suivi de la qualité de l’enseignement », croit Catherine Beauvais-St-Pierre. Le MEES devrait d’abord s’assurer que tous les élèves du Québec reçoivent les ressources dont ils ont besoin, selon elle.

« Cette portion de l’étude semble plutôt être un extrait de l’énoncé de mission d’un éventuel Institut d’excellence en éducation, un organisme très controversé dans le monde de l’éducation, mais dont les deux personnes consultées par l’IQ dans le cadre de l’étude, Alexis Gagné et Égide Royer, sont d’ardents promoteurs », dénonce Sylvain Mallette.

LA FAE procédera, d’ici la fin du mois d’octobre, au dépôt des demandes dans le cadre des négociations qui doivent permettre le renouvellement du contrat de travail des enseignants. « Cette négociation doit se traduire par une amélioration notable des conditions de travail et de pratique, conclut M. Mallette. Les modifications que va proposer le ministre Jean-François Roberge dans le dossier de la gouvernance scolaire devront viser à reconnaître et à protéger l’expertise des enseignantes et enseignants. »