Maternelle 4 ans: briser les inégalités

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Selon le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, plus de 40 000 enfants figurent sur des listes d’attente pour une place en CPE.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Selon le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, plus de 40 000 enfants figurent sur des listes d’attente pour une place en CPE.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À la rentrée 2019, 249 classes de maternelle 4 ans se sont ajoutées aux 395 déjà en place, portant leur nombre à 644. L’objectif du gouvernement Legault est d’en ouvrir plus de 3000 d’ici cinq ans. Si les trois partis d’opposition à l’Assemblée nationale demeurent sceptiques quant à la nécessité de déployer la maternelle 4 ans partout au Québec, Monique Brodeur, professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM, estime que ces classes sont « une question de justice sociale ».

À la Commission de la culture et de l’éducation en 2013, Monique Brodeur et une équipe de chercheurs de l’UQAM déposaient un mémoire entourant le projet de loi 23 « modifiant la Loi sur l’instruction publique concernant certains services éducatifs aux élèves âgés de moins de cinq ans ». Il rend compte de la contribution de la maternelle 4 ans à plus de justice sociale.

Les classes de maternelle 4 ans, qui peuvent accueillir un minimum de 6 enfants et un maximum de 17, doivent compter « au moins 6 élèves vivant en milieu défavorisé », indique le site Web du ministère de l’Éducation.

On apprenait le 30 septembre que 70 % des enfants inscrits à la maternelle 4 ans faisaient déjà partie du réseau, à savoir des centres de la petite enfance (CPE), de garderies privées subventionnées ou de services de garde en milieu familial reconnus par le gouvernement.

« Il manque de places et d’éducatrices dans les CPE, laisse tomber Mme Brodeur. On doit se dire qu’on a une chance d’avoir le choix, que nos ressources en éducation sont diversifiées et complémentaires. » Selon le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, plus de 40 000 enfants figurent sur des listes d’attente pour une place en CPE.

 

Un moment charnière de l’éducation

 

Mme Brodeur préside le comité de suivi de l’implantation du cycle d’éducation préscolaire, qui travaille actuellement à la création du nouveau programme de formation de l’école québécoise. Pour elle, la maternelle 4 et 5 ans est un moment décisif de l’éducation. « Le programme précède l’apprentissage formel qui débute en première année. Il est difficile de déceler les difficultés d’apprentissage avant ce stade. Les écarts entre les enfants sont énormes quand ils arrivent à la maternelle 5 ans. On doit briser les inégalités au berceau. »

Bien qu’il soit impossible d’enrayer les troubles d’apprentissage, selon elle, il est possible d’atténuer l’effet des difficultés d’apprentissage et de comportement, les deux plus grands indicateurs de décrochage scolaire. « Des interventions dès la maternelle 4 ans, peuvent favoriser le développement global des enfants, prévenir les difficultés d’apprentissage et de comportements et soutenir leur réussite éducative. »

Elle cite l’exemple de l’école Saint-Zotique, du quartier Saint-Henri à Montréal. En 2007, l’établissement d’enseignement fait le constat que plusieurs de ses élèves ne sont pas prêts pour l’école, bien qu’ils aient fréquenté la maternelle 4 ans à demi-temps, des classes créées dans les années 1970, bien avant les CPE, rappelle la professeure. L’école remarque également que les enfants des milieux défavorisés ne vont que très peu à la garderie. En 2009, appuyée par une équipe de chercheurs de l’UQAM et la Commission scolaire de Montréal, l’école Saint-Zotique ouvre un programme de maternelle 4 ans à temps plein. Et les résultats sont frappants, selon les spécialistes. Les enfants sont beaucoup mieux préparés à la maternelle 5 ans.

À ce jour, trois programmes sont en cours dans les classes de maternelle 4 ans : celui de la maternelle 4 ans à demi-temps, l’ancien programme de maternelle 4 ans et celui de la maternelle 5 ans. Le nouveau programme qui devrait être terminé cette année arrimera l’ensemble de ces scénarios. « Nous sommes en train de le finaliser avec des chercheurs universitaires et des enseignants », précise Mme Brodeur.

Si 53 % des adultes québécois ont de faibles et de très faibles compétences en littératie, le nouveau programme misera entre autres sur cette aptitude, dit-elle. Entre 4 et 5 ans, l’enfant devra reconnaître la plupart des lettres graphiquement et phonétiquement, afin qu’il comprenne mieux l’ensemble des matières par la suite.

Le 18 septembre, François Legault affirmait que la construction de classes de maternelle 4 ans coûterait beaucoup plus cher que ce qu’il disait en campagne électorale : 800 000 $, contre sa promesse en campagne électorale chiffrée à 122 400 $. Pour Monique Brodeur, toutefois, l’argent n’est pas un enjeu.

« Dans les années 1960, il a fallu trouver les fonds nécessaires à la construction des écoles secondaires, des cégeps et des universités du Québec. Il faut présenter la maternelle 4 ans comme une mesure sociale qui facilitera le parcours de vie des personnes vulnérables. L’économiste Pierre Fortin chiffre le coût d’un décrocheur scolaire à l’État à un demi-million de dollars. L’école a la capacité de jouer un rôle dès 4 ans. »