Lire la philosophie dans le hip-hop

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Le professeur Jérémie McEwen s’intéresse à l’ensemble de la culture hip-hop, y compris les graffitis et les danseurs de rue.
Photo: Danilo Andjus Getty Images Le professeur Jérémie McEwen s’intéresse à l’ensemble de la culture hip-hop, y compris les graffitis et les danseurs de rue.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Non seulement la passion pour le hip-hop et l’amour de la philosophie peuvent-ils se conjuguer dans une salle de classe, mais l’une sert très bien l’autre. Si vous n’en êtes pas convaincu, un petit stage dans le cours de philosophie du hip-hop de Jérémie McEwen, enseignant au collège Montmorency, pourrait bien vous faire changer d’avis. Ou à tout le moins vous faire fredonner quelques couplets aussi incendiaires que chargés de sens.

C'est à l’Université de Montréal que Jérémie McEwen a étudié la philosophie. Il a notamment fait une maîtrise sous la direction de Jean Grondin, qui l’a amené à s’intéresser de près à la pensée de saint Augustin (354-430) et aux liens entre la philosophie et la religion. Il enseignera ensuite un an au cégep de Trois-Rivières, avant de s’inscrire au doctorat à l’Université du Québec à Montréal. Un projet rapidement abandonné au profit d’un retour à l’enseignement collégial, cette fois au collège Montmorency.

Photo: Julie Artacho Le professeur Jérémie McEwen

Après quelques années, alors que s’amorce la réflexion sur le renouvellement des cours complémentaires offerts au cégep, il lui vient l’idée de proposer un cours sur la philosophie du hip-hop. Il s’agirait de faire des liens avec non seulement la musique rap, mais l’ensemble de la culture hip-hop, y compris les graffitis et les danseurs de rue. Un saut naturel pour ce passionné de rap, qui en fait lui-même, notamment dans le groupe Nul si découvert, sous le pseudonyme de Maître J.

La proposition est accueillie avec un certain scepticisme dans le département, mais pourra finalement aller de l’avant.

Réalisme politique et contrat social

Restait à bâtir le cours. Pour cet amant du hip-hop, choisir les quelques chansons qu’il pourra retenir s’avère parfois déchirant. Il en discutera d’ailleurs abondamment avec son comparse Xavier Constant, alias Jeune Chilly Chill, dont il loue les connaissances encyclopédiques de cette musique. « Je voulais choisir des rappeurs et des groupes qui avaient eu ou ont présentement un fort rayonnement et une grande influence, car je voulais que ça résonne chez les étudiants », confie Jérémie McEwen.

Les bons candidats ne manquent pas. Jérémie McEwen cite d’abord Tupac Shakur, lequel a longtemps eu comme nom de scène 2Pac avant de le changer pour… Makaveli. Et ce n’était pas qu’une coquetterie. « Tupac a lu Machiavel en prison et on retrouve dans certaines de ses chansons des concepts fondamentaux de la pensée de ce philosophe florentin », explique Jérémie McEwen. Dans Only God Can Judge Me, le professeur retrouve sans peine les concepts de fortuna (ce qui échappe à notre contrôle), de virtu (la volonté de se battre) et de nécessité. Du réalisme politique pur jus. Les étudiants lisent Le prince, œuvre phare de Machiavel, et Tupac leur permet de mieux en comprendre les concepts et de se les représenter.

L’incontournable NWA, dont l’histoire mouvementée est racontée dans le récent film Straight Outta Compton, prend aussi la place qui lui revient dans ce cours. Actif entre 1986 et 1991, puis ayant fait un retour entre 1998 et 2002, ce groupe s’est souvent fait reprocher ses textes jugés vulgaires et violents. La chanson Fuck tha Police vaudra même une lettre d’avertissement du FBI à la maison de disques Priority Records. Jérémie McEwen, lui, fait plutôt un lien entre ce texte et le concept de contrat social, du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679). Un concept qui veut que les humains acceptent une limitation de leur liberté en échange de lois qui assurent la sécurité et la perpétuation de cette société.

« Au fond, ce que raconte NWA, c’est qu’à Los Angeles, dans les années 1980, l’égalité entre les contractants du contrat social est rompue à leurs yeux, explique le professeur. En raison notamment du profilage racial et de la violence policière, le groupe soutient que les minorités ne se sentent pas partie [prenante] du contrat social et souhaitent reprendre le pouvoir. Il y a là l’affirmation d’un renversement de l’autorité. NWA ne fait pas de lien avec Hobbes, mais [celui-ci] saute aux yeux. »

Philosophe public

Inutile de dire qu’une telle approche de la philosophie aide à accrocher les jeunes, d’autant que ceux qui suivent ce cours optionnel sont généralement déjà passionnés de hip-hop. Le professeur a récemment importé cette approche dans un autre cours, portant sur l’éthique. Il a cette fois utilisé une chanson de Travis Scott, Stop Trying to Be God, qui permet d’aborder le rapport à l’éthique et à la morale de superstars adulées, tentées de s’en affranchir.

Jérémie McEwen est aussi l’auteur d’essais et n’hésite pas à se faire chroniqueur sur les ondes radio. S’il n’en tenait qu’à lui, il y aurait un chroniqueur philosophe dans toutes les émissions d’affaires publiques, à la télévision comme à la radio, même dans les (nombreuses) émissions de cuisine. « Je crois que les professeurs de philosophie ne devraient pas hésiter à participer à de telles émissions, soutient-il. Il faut savoir parler au grand public. Encore aujourd’hui, la philosophie nous aide à mieux comprendre le monde dans lequel on vit et offre des prises intéressantes pour appréhender plusieurs enjeux. »

Et que fait ce professeur rappeur lorsqu’il n’est pas occupé à découvrir des filiations entre le réalisme politique dePublic Enemyet celui du philosophe allemand Carl Schmitt (1888-1985) ? Il réfléchit à ses propres filiations, notamment celle avec son père, l’artiste-peintre Jean McEwen (1923-1999), auquel le Musée des beaux-arts consacre présentement une exposition. Plus jeune enfant du peintre, qui est décédé alors que lui-même n’avait que 18 ans, Jérémie McEwen entend rédiger un essai qui abordera la transmission générationnelle. Une occasion de réfléchir à ce qui reste du père dans le fils, mais aussi d’élargir la lorgnette pour réfléchir à ce qui reste de la Révolution tranquille dans le Québec d’aujourd’hui.

« Je ne suis pas nécessairement d’accord avec la lecture que l’on fait de cette époque et j’ai envie de pousser ma réflexion sur le rapport que nous entretenons aujourd’hui avec ce moment de l’histoire du Québec », conclut-il.