Université de Sherbrooke: un bouillonnement d’idées

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Les étudiants ne sont pas en reste dans l’émergence d’idées répondant à des problèmes contemporains.
Photo: Getty Images Les étudiants ne sont pas en reste dans l’émergence d’idées répondant à des problèmes contemporains.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Que met-on dans l’eau de l’Université de Sherbrooke pour qu’on y observe un tel bouillonnement d’idées ? C’est plutôt une heureuse combinaison entre plusieurs facteurs qui amène un des taux de commercialisation des inventions provenant des activités de recherche les plus élevés en Amérique du Nord.

Pour favoriser l’émergence d’idées novatrices, « ça prend des professeurs qui croient que l’innovation est importante, des étudiants qui ont le goût de s’embarquer, de la flexibilité par rapport à la propriété intellectuelle et des infrastructures », énumère Patrik Doucet, doyen de la Faculté de génie de l’Université de Sherbrooke (UdeS). Fabrication de carburant à partir de résidus, production d’hydrogène à faible coût, technologie pour conserver les médicaments au froid : les idées originales pleuvent.

Des idées qui font du chemin

« Comme toutes les universités, notre mission est l’avancement des connaissances. Mais la couleur très particulière à Sherbrooke est notre proximité avec l’industrie et les partenaires », explique Patrik Doucet, qui est également professeur en génie mécanique. Cette collaboration permet de mettre en avant des idées orientées vers les problématiques auxquelles est confrontée la société et garantit la pertinence de la recherche, ajoute M. Doucet.

L’histoire de VoiceAge, qui commercialise maintenant la technologie ACELP développée par des chercheurs de l’UdeS, est un des plus beaux exemples de réussite. « Les relations entre le groupe qui est devenu VoiceAge et l’Université ont commencé il y a plus de 20 ans », raconte Vincent Aimez, vice-recteur à la valorisation et aux partenariats. Les chercheurs ont à l’époque eu une vision, qui a permis de développer une technologie très efficace de compression de la voix. Les gens d’affaires ont vu les possibilités et, aujourd’hui, la technologie ACELP est utilisée dans 95 % des cellulaires de la planète, ce qui en fait un des plus gros succès d’affaires en transfert universitaire, croit M. Aimez.

D’autres success-stories continuent d’émerger des murs de l’Université. On peut penser à Enerkem, une compagnie qui produit des carburants à partir de résidus et dont l’idée est partie de l’UdeS. Plutôt que d’utiliser des grains de maïs ou d’autres céréales qu’on pourrait consommer, le biocarburant est fait à partir de feuilles et d’épis de maïs, de résidus de pâtes et papiers ou de vieux bois de construction.

Une créativité aussi étudiante

« Ce qui est très original à l’Université de Sherbrooke, c’est que la recherche et l’innovation sont inspirées par le premier cycle », avance aussi Vincent Aimez. Ainsi, la vaste majorité des étudiants effectuent un stage (coop ou autre) lors de leur formation, et ce, depuis 50 ans. « Environ 80 % des étudiants de premier cycle vont faire un stage, ce qui veut dire que tous les professeurs doivent se mettre à jour et actualiser leur formation pour les soutenir », poursuit le professeur au Département de génie électrique et de génie informatique.

Les étudiants ne sont donc pas en reste dans l’émergence d’idées répondant à des problèmes contemporains. C-Sar, par exemple, est une technologie développée par des doctorants, qui permet la production rapide d’hydrogène à moindre coût à partir d’énergie solaire. Les deux étudiants au doctorat en génie à l’origine du projet ont par ailleurs remporté la prestigieuse bourse Pierre-Péladeau en 2018, d’une valeur de 100 000 $. Oneka technologie, quant à elle, veut transformer l’eau de mer en eau potable. L’entreprise a été développée grâce à l’Accélérateur de création d’entreprises technologiques de l’Université et puise son origine dans un projet d’étudiants au baccalauréat en génie. D’autres ont conçu une technologie capable de conserver les médicaments au froid pour en permettre l’expédition par drone dans les pays en développement (projet Cigogne), ou encore une solution pour libérer les plages de leurs résidus de plastique (Hoola One).

« Ce type d’innovation, on en a beaucoup. Ça fait partie de notre mission première de former les jeunes pour amener l’innovation en entreprise », souligne M. Doucet.

Même si la Faculté de génie se démarque dans la commercialisation de ses idées, les autres disciplines ne sont pas en reste, ajoute M. Aimez. « On a le même genre d’approche dans tous les programmes, comme en sciences humaines. On a aussi d’excellents partenariats en milieu scolaire ; le travail avec les commissions scolaires et autres intervenants a permis une réduction du taux de décrochage dans la région », soutient-il. Les rapprochements avec le milieu permettent de mettre en contact des communautés qui ne se parlent pas habituellement. « Les étudiants de la Faculté de droit réfléchissent à une loi pour combattre l’obsolescence programmée », soulève M. Aimez. Ces derniers ont organisé un café de réparation, mettant en contact des étudiants et le grand public.

Des infrastructures de pointe

La Faculté de génie de l’Université a également la chance de compter sur plusieurs infrastructures majeures, « proches de celles de l’industrie », dit M. Doucet. « Souvent, à l’université, on doit travailler à l’échelle laboratoire. Par exemple, si on veut produire une nouvelle solution chimique, on va être capable d’en produire quelques millilitres. Nous, on pourra en produire quelques milliers de litres, ce qui permet la mise à l’échelle », explique-t-il. Le Centre de collaboration C2MI, issu d’un partenariat entre IBM, Teledyne et l’Université, le Parc solaire ou le futur Complexe de recherche en hydrologie permettent ainsi aux étudiants et aux chercheurs de travailler avec des outils à la hauteur de leurs ambitions.

« Ce dont le Québec a besoin aujourd’hui, c’est de développer une culture de l’innovation et un goût d’innover chez l’étudiant », soutient Patrik Doucet. Une voie sur laquelle l’Université est bien engagée.

Createk, un effort commun vers la création

Createk est un regroupement de professeurs en génie mécanique qui ont pour vision de marquer le développement technologique du Québec par la création d’entreprises de haute technologie. Il organise par ailleurs le concours Createk – Famille J. R. Bombardier, ouvert aux étudiants de toutes les facultés. « Createk a réussi à intéresser des donateurs, ce qui est un indicateur de sa pertinence ; on aide les jeunes qui ont des idées bouillonnantes et qui veulent aller au bout de ça , explique Patrik Doucet.  Un membre de la famille Bombardier me disait qu’au fond, son rêve, c’est que des milliers de petits Joseph-Armand Bombardier innovent et créent de la richesse pour la société ».

Catherine Couturier