UQAM: 50 ans de démocratisation de l’éducation universitaire

Jean-François Venne Collaboration spéciale
L’UQAM a été fondée en 1969 pour rendre les études universitaires accessibles aux francophones des classes moins fortunées.
Photo: David Afriat Le Devoir L’UQAM a été fondée en 1969 pour rendre les études universitaires accessibles aux francophones des classes moins fortunées.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 2 septembre 1969, Le Devoir soulignait la mise sur pied de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en seulement trois mois. Elle était prête à accueillir ses quelque 6500 premiers étudiants, dont un peu plus de 3500 entamaient leur parcours universitaire. Bien loin des plus de 40 000 étudiants qui la fréquentent en 2019, mais le défi n’en restait pas moins colossal…

Le recteur Léo A. Dorais (1929-2016) lui-même n’occupait son poste à temps plein que depuis le mois de juin. Il reconnaissait que la dispersion des locaux à travers la ville de Montréal lui compliquait la tâche. En effet, les pavillons Hubert-Aquin et Judith-Jasmin, devenus emblématiques du campus uqamien, ne seront inaugurés que dix ans plus tard.

Dans cette première incarnation, l’UQAM regroupait certaines institutions qui existaient déjà, comme les Écoles normales Ville-Marie et Jacques-Cartier, l’École normale de l’enseignement technique, le collège Sainte-Marie et l’École des beaux-arts de Montréal. Une bonne moitié des étudiants étaient inscrits en sciences de l’éducation et en sciences sociales. La nouvelle institution disposait de 150 salles de cours couvrant une superficie de 11 150 mètres carrés. La course effrénée pour préparer les laboratoires n’était pas encore gagnée, et certains des équipements ne sont arrivés qu’après le début des cours. L’institution avait par ailleurs embauché 300 professeurs, dont une trentaine étaient en « perfectionnement ».

Un retard à rattraper

Créée officiellement en avril 1969, l’Université du Québec à Montréal répondait à des besoins cruciaux pour la population francophone de Montréal, qui n’avait accès qu’à l’Université de Montréal. La situation ne se voulait guère plus reluisante dans les régions, où existaient seulement l’Université Laval et l’Université de Sherbrooke.

« À l’époque, il y avait un fort sentiment que les francophones souffraient d’un retard sur les Canadiens anglais et qu’ils devaient le rattraper, rappelle Joanne Burgess, professeure d’histoire à l’UQAM. L’éducation universitaire constituait un moyen important pour permettre aux Québécois francophones d’améliorer leur statut socio-économique et de rattraper ce retard. »

En 1959, 11 % de la population québécoise anglophone d’âge universitaire poursuivait des études universitaires, contre seulement 4 % des francophones. Cette situation entraînera l’instauration de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec et la publication du célèbre rapport Parent en novembre 1964. En réclamant un accroissement de la scolarisation de la population québécoise et la démocratisation de l’enseignement universitaire, ce rapport a ouvert la voie à l’avènement de l’UQAM.

« L’UQAM s’est démarquée dès le départ en accueillant un grand nombre d’étudiants francophones qui étaient les premiers de leur famille à accéder à des études universitaires », souligne Joanne Burgess. L’institution favorisait aussi le retour aux études d’adultes déjà sur le marché du travail en offrant des cours du soir et plus de flexibilité.

Un fonctionnement démocratique

Le contexte dans lequel arrive l’UQAM influera aussi grandement, jusqu’à nos jours, sur son fonctionnement. Le mouvement étudiant était en effervescence au Québec et dans toute l’Amérique du Nord dans les années 1960. Dans des universités établies de longue date, comme McGill et l’Université de Montréal, cela se traduisait par la contestation de structures jugées trop rigides et la revendication d’une plus grande participation des étudiants dans ces structures. Mais à l’UQAM, ce courant de pensée a modelé le fonctionnement des nouvelles structures dès le début. L’institution innovera non seulement dans l’offre éducative, mais dans sa gestion institutionnelle.

« L’UQAM a modernisé l’accès à l’université, mais aussi son fonctionnement, explique Joanne Burgess. Dès le départ, on retrouve des étudiants dans les comités de programme et au conseil d’administration, par exemple. Les professeurs seront aussi très rapidement syndiqués et obtiendront de participer à la gestion de l’université. »

Cette université conserve aujourd’hui ce caractère distinctif, comme l’a rappelé le rôle important joué par ses étudiants lors du printemps érable et des grèves parfois musclées sur le campus. Joanne Burgess croit toutefois que la couverture médiatique exacerbée de ce penchant uqamien pour le militantisme et la contestation sociale relègue trop souvent dans l’ombre ses grandes réussites éducatives et de recherche. « On voit une tonne de reportages dès qu’un conflit éclate sur le campus, mais on en voit peu qui rapportent que l’UQAM s’est classée au premier rang cette année pour le nombre de demandes de projets de recherche financés dans le cadre du concours Développement Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et d’autres bonnes nouvelles de ce type », déplore-t-elle.

Une université citoyenne

Pourtant, l’UQAM a de quoi bomber le torse lorsque l’on regarde son bilan des cinquante dernières années. Elle a décerné des diplômes à plus de 269 000 personnes, en plus de former 70 % des enseignants de la région de Montréal et 30 % de ceux de l’ensemble du Québec. Elle a aussi innové sur le plan des programmes offerts avec, par exemple, la création de l’Institut des sciences de l’environnement et de l’Institut de recherches et d’études féministes dès 1990.

Joanne Burgess attire l’attention sur une autre grande innovation uqamienne : son service aux collectivités. La mobilisation des ressources et le partage de l’expertise de l’université avec des partenaires économiques, professionnels, culturels et des groupes sociaux sont reconnus dès 1979 comme ses grandes missions. « La volonté de créer des ponts entre l’expertise universitaire et les besoins du milieu, ainsi que la réflexion sur la place et le rôle de l’université dans la collectivité sont présentes à l’UQAM depuis très longtemps, dit-elle. Cela a donné lieu à beaucoup de projets novateurs axés sur la collaboration avec le mouvement des femmes, les groupes communautaires ou les syndicats. »

Elle souligne aussi la contribution de l’UQAM à la ville de Montréal. Les travaux des chercheurs de cette institution résolument urbaine ont permis de mieux comprendre l’histoire et le patrimoine de la ville, mais aussi de contribuer à la résolution de ses défis socio-économiques et à son animation culturelle. « La création de l’UQAM répondait d’abord à un besoin montréalais et son apport à la ville a été majeur au cours des cinquante dernières années », conclut la professeure.