Université du Québec à Trois-Rivières: la responsabilité avant la comptabilité

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Ariane Villemure (au centre) s’est rendue au Sénégal pour accompagner une coopérative de femmes dans la mise en place d’un système comptable.
Photo: Nicolas Blais Ariane Villemure (au centre) s’est rendue au Sénégal pour accompagner une coopérative de femmes dans la mise en place d’un système comptable.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comment rendre la profession de comptable plus humaine et ouverte sur le monde ? C’est de ce questionnement qu’est né un cours dans le programme de sciences comptables à l’Université du Québec à Trois-Rivières, dans le cadre duquel des étudiants se rendent chaque année à l’étranger pour soutenir des organismes dans leur gestion comptable.

Les comptables professionnels agréés (CPA) jouissent généralement d’un bon salaire et de belles conditions dès leur arrivée sur le marché du travail.

« J’ai commencé à me questionner dans ma trentaine sur le rôle social de notre profession et sur la façon dont on pouvait redonner au suivant », raconte Nicolas Blais, CPA et professeur agrégé à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

L’homme fait alors une première mission exploratoire avec l’organisme Terre sans frontières dans le nord de la République démocratique du Congo, au tournant des premières élections libres de 2006.

« À la télévision, on voit souvent les aides de premier niveau — forces de maintien de l’ordre, médecins, infirmières — qui sont essentielles pour rétablir les conditions de vie humaines dans des pays en crise, explique-t-il. Mais après tout ça, lorsqu’on lègue des infrastructures [aux populations locales], qu’[elles] reçoivent des subventions ou des fonds alloués à des programmes de développement, il faut aussi les aider à les gérer. »

Se structurer ici pour changer les choses là-bas

Ce qui n’était au départ qu’une initiative personnelle s’est transformé en un véritable projet commun en 2011. Nicolas Blais a alors cofondé CPA sans frontières, un organisme sans but lucratif, soutenu par l’Ordre des comptables agréés du Québec.

Il est ensuite devenu professeur à l’UQTR et a collaboré avec la direction pour proposer un cours de six crédits dans lequel il amène des étudiants à vivre une expérience de coopération internationale. La première mission a été lancée en 2017.

Les initiatives varient depuis en fonction des besoins des organismes sur le terrain : gestion de base de projets et de budgets, reddition de comptes : toutes des tâches qui ne requièrent pas de connaissances techniques poussées.

Les mandats sont déterminés chaque année en collaboration avec l’UQTR pour le volet pédagogique, avec CPA sans frontières, pour s’assurer que les connaissances comptables requises pour accomplir la mission sont présentes, de même qu’avec le partenaire sur le terrain, qui, lui, peut changer.

« Celui-ci joue un rôle essentiel dans la mission. Il nous fait part des besoins sur place et nous nous entendons ensemble sur les projets auxquels nous pourrons contribuer, insiste-t-il. L’idée n’est vraiment pas d’arriver dans un pays comme des colonisateurs et de faire le travail à leur place : on leur enseigne, on les forme et on les accompagne pour que tout soit opérationnel une fois que l’on part. »

Cette année, c’est Mer et Monde qui était le partenaire sur le terrain, un organisme établi à Montréal, qui mène des activités à Thiès, au Sénégal. Les étudiants se sont rendus là pour mettre en place un système comptable à la coopérative de femmes Fass Diom, qui conditionne des jus de fruits frais et des noix de cajou et donne du travail à une vingtaine de femmes dans le village de Thiénaba.

Leur intervention visait donc à renforcer la gestion de la coopérative et à assurer ainsi la pérennisation de cet organisme communautaire. Une expérience riche autant pour ce dernier que pour les étudiants, qui en ressortent grandis sur le plan professionnel, mais aussi personnel.

Une mission avant d’être un voyage

Les inscriptions au cours sont ouvertes à tous, mais seulement quatre étudiants sont sélectionnés à la fin octobre. Ce nombre limité d’étudiants est idéal pour des questions d’hébergement, de transport et de capacité d’accueil des organismes. « On ne veut pas que ça devienne un club de vacances puisque l’objectif n’est pas d’explorer un pays, même si on le fait par la bande, mais bien de rendre un service aux organismes », indique Nicolas Blais.

Les étudiants sont choisis sur la base d’entrevues (60 %) et de la qualité du dossier universitaire (40 %).

« On cherche surtout des gens qui font preuve d’une belle ouverture envers les autres, qui acceptent les différences et ont la capacité de vivre dans des conditions minimalistes », souligne celui qui troque son rôle de professeur contre celui de superviseur en mission, alors que les étudiants deviennent formateurs.

De plus, la mission est en quelque sorte le bonbon à la fin du cours, quatre semaines qui font partie d’une démarche qui s’échelonne, elle, sur six mois.

En effet, les étudiants doivent initialement effectuer une recherche sur le pays d’accueil pour en apprendre sur ses mœurs, sa culture, son économie, sa situation politique et son histoire. Ils gèrent aussi le financement de leur voyage, de A à Z. « Le but, c’est qu’ils n’aient pas à sortir de l’argent de leurs poches, mais qu’ils réussissent à amasser 16 000 $ ensemble », explique Nicolas Blais.

Pas question que l’un d’entre eux arrive avec un chèque de 4000 $ parce que ses parents sont financièrement aisés : le projet de solidarité commence en amont.

Cette responsabilité les oblige notamment à faire appel aux organismes subventionnaires et à se familiariser avec leurs programmes.

À cela s’ajoutent de nombreuses rencontres d’équipe et trois formations préparatoires offertes par l’organisation humanitaire. Par exemple, la mission de l’an dernier se tenait durant le ramadan. « On enseignait [aux étudiants] l’histoire de l’islam, l’importance de la prière, ainsi que le comportement à adopter en pareille circonstance », illustre M. Blais.

Une nécessaire adaptation

Si les modes de vie varient d’un pays à l’autre, il existe peu de différences dans les méthodes de gestion comptable de base d’une entreprise. Les bonnes pratiques de reddition de comptes, de gouvernance, d’archivage et de conflits d’intérêts s’appliquent donc partout. « Seule la terminologie des systèmes comptables peut changer, mais les étudiants s’adaptent assez facilement », affirme Nicolas Blais.

De son avis, l’une des erreurs les plus fréquentes commises dans son domaine consiste à ne pas tenir compte des ressources de l’organisme avant de lui proposer des solutions.

« En effet, à quoi bon mettre en place un système informatique sophistiqué si l’électricité n’est pas stable et qu’au bout de quatre heures, la batterie de l’ordinateur meurt ? » illustre-t-il, en mentionnant que c’est son rôle en mission de rappeler ces contraintes aux étudiants.

Ce n’est là qu’un exemple des éléments que les comptables en devenir doivent prendre en considération sur le terrain pour veiller à ce que leur mission ne finisse pas en coup d’épée dans l’eau.

Cette pérennité est aussi recherchée pour le cours à l’UQTR. « Même si je l’ai fondé, je veux qu’il continue même si un jour je n’y suis plus, souligne Nicolas Blais. C’est un autre professeur qui supervisera d’ailleurs les étudiants lors de la prochaine mission, un signe encourageant pour la suite. »