Peser la science grâce à un algorithme

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Selon les chercheurs, la plupart des articles controversés forment des communautés éloignées du consensus scientifique.
Photo: Getty Images Selon les chercheurs, la plupart des articles controversés forment des communautés éloignées du consensus scientifique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

S’ils avaient bénéficié du « Pèse-savants » en 1998, les journalistes et le public auraient pu constater que les conclusions du chercheur en médecine britannique Andrew Wakefield, prétendant trouver un lien entre l’autisme et le vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons (RRO), se situaient en marge des connaissances scientifiques.

Cette image est utilisée par l’équipe de la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia et du Centre d’études sur les médias, tous deux hébergés à l’Université Laval, pour présenter le « Pèse-savants ». Depuis plus d’un an, cette Chaire travaille sur un algorithme gratuit qui servirait d’indicateur pour situer les conclusions d’une étude par rapport à un consensus scientifique.

Il n’établira pas la véracité de l’étude, fait valoir Colette Brin, professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval, directrice du Centre d’études sur les médias, et chercheuse principale du projet. Il pointera plutôt vers les hypothèses de recherche « marginales » afin de ne pas exagérer la portée d’une seule étude.

Il s’agit en quelque sorte d’une boussole pour aider les « non-chercheurs » à s’orienter dans la recherche scientifique. Un monde complexe, mais toujours plus accessible grâce aux réseaux numériques.

De premières conclusions prometteuses

Il y a quelques jours à peine, l’équipe aboutissait à un « premier déblocage majeur ».

En analysant certains indicateurs jugés de premier abord pertinents pour déterminer le degré de crédibilité des publications scientifiques, les hypothèses suivantes ont pu être exclues : « les articles controversés sont moins cités que les autres articles ; les articles controversés réfèrent à moins de publications reconnues dans le domaine ; les auteurs des articles scientifiques controversés appartiennent à de mauvais instituts de recherche ; les articles controversés sont classifiés à l’aide de combinaisons atypiques de mots-clés. »

Ces hypothèses « étaient peu probantes pour les fins de l’outil, indique Mme Brin. Ça n’a pas donné de résultats ».

Le « premier déblocage majeur », donc, établit que la plupart des articles controversés forment des communautés éloignées du consensus scientifique. « Les chercheurs réputés marginaux se citent très souvent entre eux », résume la professeure. Aucune étude épidémiologique n’a démontré un lien entre l’autisme et l’injection d’un vaccin. Pourtant, un certain consensus « public » continue de stimuler cette conviction.

« Certaines croyances ne pourront être combattues par cet outil, prévient Mme Brin. Il permettra plutôt de situer les nouveaux travaux à l’intérieur du corpus des nombreuses recherches scientifiques qui sont publiées. »

Imaginé lors d’une discussion entre Jean-Marc Fleury, titulaire de la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia, et Collette Brin, le « Pèse-savants » est l’un des rares projets en sciences humaines et sociales propulsés par le programme AUDACE des Fonds de recherche du Québec (FRQ). Instauré par le scientifique en chef du Québec, il soutient des projets audacieux, voire à risque, et à fort potentiel de retombées.

Le « Pèse-savants » vise d’abord à aiguiller les journalistes professionnels œuvrant dans des conditions difficiles, rappelle la professeure. Il sera ensuite mis à la disposition du grand public. Cet outil contribuera à la fois au partage du savoir scientifique et à la lutte contre les fausses informations.

Le domaine de la santé a d’abord été ciblé par les chercheurs, parce qu’il touche les gens de prêt. Puis, il intégrera d’autres domaines socialement controversés comme les changements climatiques ou les effets du cannabis.

À l’aide de recherches automatisées dans les bases de données rassemblant les publications scientifiques, les journalistes pourront situer l’étude dans le consensus. « Attention, cet auteur travaille sur une hypothèse marginale », ou encore « le poids de la preuve ne va pas dans le sens de la science », pourraient apparaître en cliquant sur certaines études, illustre Mme Brin.

Sans écarter la possibilité de découvertes importantes résultant d’approches plus marginales, l’outil permettra de les considérer avec prudence.

Deux grands défis demeurent : distinguer les indicateurs pour les convertir en algorithme, puis produire un outil simple et convivial traduisant un certain nombre de nuances.

Plus de financement

Le programme AUDACE se termine en avril 2020. L’équipe produira un rapport, mais aura besoin de plus de financement pour développer le projet. Elle cible le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), les fondations ou le Centre sur les médias et la science de Cologne, en Allemagne.

« On n’a même pas notre prototype, indique Mme Brin. On est en train de faire des tests pour savoir si c’est possible de concevoir l’outil. »

Le concept du « Pèse-savants » a été présenté à l’Assemblée nationale le 18 septembre dernier dans le cadre d’une conférence d’Yves Gingras sur la confiance à l’égard des sciences. « La science touche tous les domaines, elle interpelle tous les ministères », estime Mme Brin.

Le programme AUDACE, mis en place par le scientifique en chef, vise à soutenir des projets de recherche transdisciplinaires audacieux, voire à risque, et à fort potentiel de retombées.