Des clowns pour sonder la conscience

Catherine Couturier Collaboration spéciale
À l’aide d’électroencéphalogrammes, qui mesurent l’activité électrique du cerveau, l’équipe cherchera à évaluer le niveau de conscience des patients durant l’intervention des clowns.
Photo: Getty Images À l’aide d’électroencéphalogrammes, qui mesurent l’activité électrique du cerveau, l’équipe cherchera à évaluer le niveau de conscience des patients durant l’intervention des clowns.

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Faire collaborer des clowns, des chercheurs et des médecins pour sonder la conscience ? Voilà une idée tout aussi audacieuse que le programme qui la finance.

« Notre projet explore la possibilité qu’un assemblage de technologies, de sons et l’action de clowns thérapeutiques nous aident à détecter le niveau de conscience », explique Stefanie Blain-Moraes, professeure à l’École de physiothérapie et d’ergothérapie de l’Université McGill et chercheuse principale du projet. « Explorations clownesques avec les sons de la conscience » se veut donc une étude de faisabilité de deux ans. L’équipe travaillera avec des patients aux unités de soins intensifs qui ne parlent et ne bougent presque pas et des enfants avec de graves handicaps physiques ou mentaux qui interagissent peu avec leur environnement.

L’interdisciplinarité à la rescousse

« Le but sous-jacent de ce projet est de comprendre la conscience humaine, de comprendre ce qui se passe dans le cerveau pour nous rendre conscients de notre environnement », explique la professeure Blain-Moraes. Une seule discipline ne peut répondre à cette question brûlante et complexe. La professeure formée en génie biomédical s’est alors jointe à une équipe multidisciplinaire : Francis Bernard, de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal; Tamar Tembeck, historienne de l’art affiliée à l’École de physiothérapie et d’ergothérapie de McGill; Florence Vinit, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Montréal; Melissa Holland, cofondatrice de Dr Clown; et Joseph Schlesinger, anesthésiste à l'Université Vanderbilt.

Photo: Stéfanie Blain-Moraes

En plus de ces cochercheurs, Stefanie Blain-Moraes collabore avec plusieurs partenaires sur le terrain. « Nous travaillons avec des médecins, des clowns thérapeutiques, des techniciens en développement de son, des artistes, bref, des gens qui travaillent tous les jours avec notre population à l’étude. C’est ce qui rend notre projet novateur », ajoute celle qui est également musicienne classique.

L’art de susciter des réactions

Le projet de recherche tiendra cinq ateliers animés par différents membres de l’équipe qui serviront à développer la technologie et son intégration dans la pratique des clowns thérapeutiques. À l’aide d’électroencéphalogrammes, qui mesurent l’activité électrique du cerveau, l’équipe multidisciplinaire cherchera à évaluer le niveau de conscience des patients durant l’intervention des clowns. « Ces clowns sont entraînés pour intervenir en milieu hospitalier. Ils utilisent le mouvement et leur formation artistique pour susciter des réactions chez les patients », raconte Mme Blain-Moraes.

Les chercheurs effectueront deux études de cas, une en milieu scolaire et l’autre en milieu hospitalier. Les marqueurs cérébraux que l’on soupçonne d’être potentiellement des indicateurs du niveau de conscience seront « traduits » en sons. Cela permettra d’écouter en temps réel l’impact de l’intervention des clowns. « Si un changement se produit, les sons changeront », explique Stefanie Blain-Moraes. « Mais on ne va pas obtenir des réponses claires comme un oui ou un non. On a encore besoin d’humains à l’autre bout pour écouter attentivement et interpréter ce qu’on perçoit », souligne la professeure.

Un outil pratique

Même si cette recherche est exploratoire à cette étape, l’objectif reste de concevoir un outil qui réponde à un réel besoin de la communauté. « C’est très théorique maintenant ; c’est pourquoi cette recherche émerge du milieu universitaire plutôt que de l’entreprise », précise Mme Blain-Moraes, « mais mon but, c’est que cette technologie soit distribuée dans les écoles et les milieux hospitaliers, et qu’elle ne reste pas dans le laboratoire ».

Photo: Getty Images

L’équipe approche donc la recherche en gardant en tête la commercialisation potentielle de la technologie, qui pourrait autant servir pour les proches que comme outil de diagnostic et d’évaluation pour les médecins. Les cinq ateliers permettront de s’assurer que la technologie réponde aux contraintes des milieux. En secteur hospitalier, par exemple, le type d’appareil développé doit être autorisé dans les unités de soins intensifs, s’intégrer à la pratique des clowns thérapeutiques et ne pas interférer avec les différents sons déjà présents dans le milieu. On ne peut pas utiliser de sons trop similaires à ceux qui ont une signification en milieu hospitalier, comme des alarmes, ou qui masqueraient ceux-ci.

La traduction des marqueurs du cerveau en son permet de plus une interprétation quasi intuitive de ceux-ci. « C’est un gros avantage, plutôt que l’interprétation d’un graphique, par exemple : les sons sont accessibles, ça ne prend pas un doctorat pour les comprendre », dit la chercheuse. « En ce moment, en milieu scolaire, par exemple, les interventions sont basées sur l’intuition, parce qu’on ne sait pas si les patients réagissent. Un outil comme le nôtre pourrait changer la vie de ces enfants et de leurs proches », conclut-elle.