Quand les étudiants chercheurs se lancent en affaires

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Plusieurs programmes universitaires, hors des écoles de gestion, mettaient déjà sur pied des cours pour enseigner aux étudiants comment monter des plans d’affaires.
Photo: Hannah Wei Unsplash Plusieurs programmes universitaires, hors des écoles de gestion, mettaient déjà sur pied des cours pour enseigner aux étudiants comment monter des plans d’affaires.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans le cadre de la série de cahiers sur la recherche, Le Devoir discute avec le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, des trois axes de recherche considérés comme prioritaires par Québec pour les prochaines années. Dans ce troisième et dernier entretien, il est question d’entrepreneuriat et de créativité.

« On était déstabilisés », admet Rémi Quirion. Après son entrée en poste en 2011, le scientifique en chef du Québec avait consulté la communauté scientifique. Il souhaitait connaître les défis de la société québécoise auxquels les Fonds de recherche du Québec (FRQ), sous sa houlette, devaient s’attaquer en priorité. Deux thèmes récurrents semblaient aller de soi, soit le vieillissement et les changements climatiques. Mais un troisième l’a pris de court : l’entrepreneuriat. La commercialisation et le transfert de l’innovation générée dans les établissements universitaires n’étaient pas son premier mandat, mais il a été interpellé sur les outils ou les programmes nécessaires pour permettre à des étudiants chercheurs de se lancer en affaires.

« Si on y repense maintenant, ce n’était peut-être pas si surprenant qu’on ait eu ces commentaires », dit-il, assis sur un banc, rue Sainte-Catherine, devant la Maison du développement durable, où il venait de dévoiler l’appel de proposition Engagement (voir encadré). Plusieurs programmes universitaires, hors des écoles de gestion, mettaient déjà sur pied des cours pour enseigner aux étudiants comment monter des plans d’affaires. Pour aider certains de ses diplômés à commercialiser des technologies qu’ils avaient développées dans ses laboratoires, l’École de technologie supérieure a fondé en 1996 un accélérateur d’entreprise : le Centech. Ce dernier n’a cessé de prendre de l’expansion. La formule a essaimé dans d’autres établissements universitaires : l’ACET à l’Université de Sherbrooke, District 3 à l’Université Concordia, l’incubateur J.-Armand Bombardier à Polytechnique Montréal, Entrepreneuriat Laval à l’Université Laval, le Centre d’entrepreneuriat et d’essaimage à l’Université du Québec à Chicoutimi…

Mais surtout, la réalité des étudiants chercheurs a changé. « Quand je terminais mon doctorat, ce n’est pas que je pensais qu’il y aurait énormément de postes à l’université, mais je n’étais pas trop anxieux par rapport à ça », se remémore Rémi Quirion. « Les jeunes aujourd’hui réalisent un peu plus que des postes académiques à l’université ou dans les cégeps, il n’y en a pas des masses. » Et de plus en plus, ils voient le potentiel de créer leur propre emploi, voir leur propre jeune pousse, en valorisant des résultats de recherches ou des découvertes obtenues durant leur maîtrise ou leur doctorat.

Faire la différence

Hors de sa zone de confort, le scientifique en chef a pris le temps nécessaire pour répondre adéquatement à cette question. Il a organisé des ateliers réunissant des chercheurs d’établissements universitaires et privés, des entrepreneurs novices et aguerris, des agents de brevets et des spécialistes en investissement de capitaux de risque, afin de comprendre ce qui manquait et comment il pouvait faire une différence. Plutôt que de bâtir de nouveaux programmes de zéro, il a décidé de se greffer à d’autres formules déjà déployées et de soutenir par l’entremise de celles-ci les gens avec une formation scientifique qui se lancent en affaires.

En 2017, les FRQ se sont d’abord joints à l’initiative de parrainage Adopte Inc., lancée par Nicolas Duvernois, fondateur de PUR Vodka. Ils offrent un accompagnement professionnel, assorti d’une bourse, à six entrepreneurs issus des milieux de recherche. Des chercheurs dans le domaine de la culture et des sciences sociales, par exemple, ont été jumelés à Nathalie Bondil, directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal. D’autres, dans le secteur de la santé, ont été jumelés à Philippe Walker, chef de la direction scientifique de l’Institut Néomed. En parallèle, les FRQ offrent, dans le cadre du concours OSEntreprendre, un prix à des étudiants créateurs d’entreprises dans les différentes régions du Québec. Mais l’un des gros projets dans ce domaine est la mise sur pied récente, en collaboration avec l’Université Concordia et District 3, du Programme panquébécois pour l’entrepreneuriat scientifique. Rémi Quirion souhaite continuer dans cette voie et multiplier les bourses et soutiens, « encore une fois en ne créant pas de nouvelles structures, mais en s’associant à ce qui existe déjà ».

Le scientifique en chef travaille aussi à un autre dossier lié à la valorisation de ce qui est créé, inventé, conçu ou découvert par des équipes de recherche québécoise. Il affirme étudier avec le gouvernement l’éventuelle mise sur pied d’un regroupement, voire d’une société gouvernementale ou paragouvernementale, où serait centralisée l’expertise en matière de propriété intellectuelle pour les chercheurs universitaires. Pour les innovations technologiques développées entre leurs murs, les établissements d’enseignement supérieur possédaient souvent leurs propres bureaux chargés d’obtenir les brevets et d’octroyer les licences d’exploitation qui leur sont associées. « On a trop fait miroiter à l’université des revenus à partir de ces brevets, qui ne se matérialisent presque jamais », remarque le scientifique en chef. Certaines fédérations se sont ensuite concrétisées et le Québec compte aujourd’hui trois grandes sociétés de valorisation et de commercialisation des actifs de propriété intellectuelle issus des milieux universitaires?: Aligo Innovation, SOVAR et Univalor. « Je pense qu’on s’en va vers une seule [société], mais qui aurait les moyens de ses intentions, indique-t-il. On veut avoir quelque chose de plus costaud, avec des moyens plus intéressants. » 

Engager les citoyens dans la recherche

Inciter davantage les citoyens à participer à des projets de recherche au Québec : c’est l’un des objectifs poursuivis par le programme-pilote Engagement, lancé le 13 septembre dernier par les Fonds de recherche du Québec à la Maison du développement durable. Cette première tentative financera cinq projets menés conjointement par des chercheurs et des personnes qui n’exercent pas une profession du domaine scientifique. « C’est pour briser les silos entre les deux, pour familiariser le citoyen à la recherche et à la méthode scientifique », explique Rémi Quirion. Il évoque qu’un tel programme pourrait, par exemple, encourager des agriculteurs à s’associer avec des agronomes ou des hydrologues pour mieux comprendre comment leurs terres risquent d’être touchées par des inondations. « Le citoyen est co-porteur du projet. Il ne fait pas juste participer. Il est reconnu au même titre que les chercheurs académiques. » Cette initiative s’inscrit dans une volonté des FRQ d’explorer davantage le potentiel de la science participative et de la science ouverte. Et à voir la foule qui s’entassait pour entendre la présentation des règles d’admission au programme, des citoyens et des chercheurs répondent à l’appel.