Éduquer… naturellement

Enseignement en plein air à l'école secondaire de l'Odyssée, à Valcourt.
Photo: Nicolas Busque Enseignement en plein air à l'école secondaire de l'Odyssée, à Valcourt.

Sous un grand saule, quelques tables de pique-nique sont disposées autour d’un tableau noir. Garçons et filles, élèves du secondaire, étudient un phénomène géophysique sous la supervision de Nicolas Busque, professeur de sciences. Une petite brise fait danser les branches du saule, l’air est doux, quelques pépiements d’oiseaux se font entendre  : bienvenue dans la classe en plein air de l’école secondaire de l’Odyssée, à Valcourt !

Si l’idée de faire l’école en plein air n’est pas nouvelle, ici elle est bel et bien ancrée dans la réalité grâce à une équipe d’enseignants et à une direction scolaire qui y croient.

Chaque année, une soixantaine de demi-journées d’école sont enseignées dehors. « La nature est un lieu propice à l’apprentissage kinesthésique, explique Nicolas Busque. Un élève a besoin de toucher, de sentir, d’expérimenter pour apprendre. »

Apprendre et devenir un adulte sensible à des préoccupations environnementales et écocitoyennes. Depuis 12 ans, cette école des Cantons-de-l’Est a intégré un programme carboneutre dans ses activités, en organisant la plantation d’arbres en milieu agricole et industriel. Le respect de l’environnement et l’engagement écocitoyen figurent d’ailleurs au plan quinquennal du projet éducatif de l’école.

Tout petits et déjà dehors !

Au Québec, on commence à s’intéresser sérieusement au principe de l’« école en forêt » (Forest School), inspiré par le modèle scandinave, et ce, tant au niveau scolaire qu’au niveau préscolaire. Dans la foulée du mouvement École en santé, une initiative du gouvernement du Québec, est né en 2015 Enfant nature, une coopérative au service des enseignants et des éducateurs qui veulent intégrer la nature au programme de maternelle (4 et 5 ans).

« Nous avons créé du matériel didactique pour aider les enseignants à travailler avec les enfants sur la pédagogie en milieu naturel, explique Sylvie Gervais, fondatrice d’Enfant nature avec Claude Dugas et Marie-Claude Rivard, professeurs à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Cela concerne beaucoup de disciplines, comme la musique, la méditation, la prise de risque ou l’interaction. »

Enfant nature a obtenu du financement pour investir dans le matériel de plein air, vêtements techniques et tentes d’hiver, afin que les séances à l’extérieur se fassent dans le plaisir et le confort, en été comme en hiver.

« Au Québec, nous avons tout pour développer une approche pédagogique en plein air, insiste Sylvie Gervais. Nous aimerions amener le gouvernement à se pencher sur ce concept et à investir pour aider les écoles à prendre ce virage. »

En effet, pour Sylvie Gervais et bien d’autres, le pouvoir de la nature est essentiel au développement de l’enfant : elle invite à cultiver la créativité, l’inventivité, le bien-être, l’estime de soi et le dépassement.

Mieux : « Elle joue un rôle crucial dans le développement cognitif en amenant l’enfant à se questionner, puis à comprendre certaines notions abstraites », ajoute Sylvie Gervais. Des formations Enfant nature sont offertes en conformité avec le programme du ministère de l’Éducation. Encore faut-il que direction d’école et commission scolaire embarquent dans le mouvement.

De la vision…

Justement : certaines l’envisagent, comme la Commission scolaire de la Riveraine, à Nicolet, et d’autres ont déjà commencé à le faire, comme la Commission scolaire de l’Énergie, à Shawinigan, qui œuvre depuis quatre ans avec Enfant nature pour intégrer le programme pédagogique en plein air dans 12 maternelles.

Concrètement, cela revient à dépêcher un suppléant en classe pendant que l’enseignant parfait sa formation et élabore son programme d’apprentissage sur le terrain.

Une surcharge de travail reviendrait à démotiver les professeurs susceptibles de s’intéresser au nouveau modèle : « Nous voulons faciliter cette transition dans le respect des horaires de travail, insiste Renée Tremblay, directrice de la Commission scolaire de l’Énergie.

Photo: Patrick Daigle Des étudiants du collège Jean-de-Brébeuf en canot sur la rivière Rouge.

Cette année, nous l’étendons en 1re et 2e années du primaire, en français, mathématiques, science et art. » Preuve qu’on y croit. Mais attention : « La formation de nos enseignants doit impérativement atteindre les objectifs pédagogiques. Parce que, la classe en plein air, ce n’est pas juste jouer dehors ! C’est apprendre », martèle Mme Tremblay

… à la synergie

D’ailleurs, cette intégration du plein air dans le milieu scolaire ne peut réussir que si elle est portée par l’ensemble des acteurs du milieu : enseignants, direction d’écoles primaires, secondaires, collégiales, centres de la petite enfance et spécialistes de l’éducation physique.

C’est ce que soutient Véronique Marchand, directrice de la Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec (FEEPEQ), qui croit dur comme fer à l’intégration du plein air à l’école et qui mise sur des ateliers portant sur la gestion du risque, le matériel, la survie, etc. « L’idée, c’est que ça devienne un continuum, une pratique qui se perpétue du préscolaire jusqu’au collégial, explique Valérie Marchand. Au niveau collégial, ces expériences vont jusqu’à amener des étudiants à prendre part à des expéditions de canot-camping ou de randonnée dans le cadre scolaire. »

Reste que le lien avec la nature ne se crée pas du jour au lendemain et qu’il a bien plus d’effet s’il se développe dès l’enfance. Pour favoriser cette mobilisation des forces, la FEEPEQ a mis sur pied le Colloque plein air, « Apprendre à ciel ouvert », dont la 7e édition aura lieu les 7 et 8 février 2020. Cet événement rassemblera plus de 200 professionnels désireux de partager leurs expériences et d’en faire profiter ceux qui s’intéressent à l’enseignement en plein air.

La Fondation Monique-Fitz-Back, l’autre partenaire du colloque, prépare aussi pour l’automne le programme « Enseigner dehors », un document de référence pour aider les enseignants à comprendre la portée de cette option pédagogique et à en définir les acquisitions transversales (enseignerdehors.ca).

« Cette approche est à privilégier pour parvenir à de saines habitudes de vie, à la réussite éducative de nos enfants et à l’écocitoyenneté », résume Julie Moffet, de la Fondation-Monicque-Fitz-Back. Et si faire la classe dehors amenait à repenser sa place dans la société et, plus largement encore, sa place dans le monde ?

 

L’intégration par la nature

À l’école polyvalente Saint-Jérôme, les jeunes inscrits au programme de francisation viennent du Congo, de la République centrafricaine, du Cameroun ou de la Colombie. Le français, ils l’apprennent sur les bancs de l’école, mais, aussi, sur les sentiers de randonnée et les pistes de ski alpin. « Nous organisons très régulièrement des sorties de rallye, d’orientation ou de raquettes en milieu naturel et nous travaillons beaucoup sur le sensoriel : sentir, toucher, goûter…, explique Hélèna Smolla-Déziel, enseignante en francisation pour l’Intégration linguistique, scolaire et sociale. Nous avons aussi un projet d’oeuvre d’art collective sur la forêt pour illustrer la diversité. » Manière de rappeler que la culture québécoise puise ses sources dans le milieu naturel.