La littératie pour lutter contre la pauvreté

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
<span>Gwen Ross, tutrice en anglais au Collège Frontière, enseigne à Marvin De Leon, employé dans un hôtel de Whitehorse, au Yukon. Le Collège Frontière, fondé en 1899, a été le premier organisme canadien à oeuvrer pour l'alphabétisation.</span>
Photo: Collège Frontière Gwen Ross, tutrice en anglais au Collège Frontière, enseigne à Marvin De Leon, employé dans un hôtel de Whitehorse, au Yukon. Le Collège Frontière, fondé en 1899, a été le premier organisme canadien à oeuvrer pour l'alphabétisation.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Parmi les Québécois qui vivent de l’aide sociale, 67 % ne détiennent pas de diplôme d’études secondaires, contre 13 % dans la population en général, selon l’Enquête sociale générale de Statistique Canada. Une donnée qui ne laisse aucun doute quant à la corrélation entre pauvreté et littératie.

Plus les personnes vivent des situations de pauvreté, plus leur niveau de littératie est bas, précise Virginie Larivière, co-porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté. Lequel est la cause, lequel est la conséquence, c’est difficile à établir, mais il y a un lien indéniable entre les deux. »

Plusieurs éléments font en sorte que les gens se trouvent ou se retrouvent en situation de pauvreté et qu’ils y demeurent à long terme. Le fait de ne pas avoir de diplôme en fait partie, non seulement parce que les revenus issus du travail sont généralement plus faibles que dans la population des diplômés, mais aussi parce que cela ne facilite pas le transfert de connaissances du parent à l’enfant, selon le collège Frontière.

« En outre, un bon niveau de littératie permet de faire des choix éclairés, que ce soit du point de vue de ses dépenses mais aussi de sa santé et de son alimentation, ajoute Mme Larivière. Il est difficile de bien se nourrir lorsque l’on n’est pas capable de comprendre les étiquettes des produits ou le menu au restaurant. »

Multiplication des handicaps

Ce constat, le collège Frontière le partage entièrement. L’organisme, fondé en 1899 sur le principe que l’alphabétisation est un droit, vient de publier un rapport de recherche national portant sur l’alphabétisation et le développement des compétences essentielles comme stratégies de lutte contre la pauvreté. Une étude à laquelle plus de 400 organismes ont participé, dont 25 % se trouvent au Québec. Cette étude a pour objectif de mettre en avant les actions innovantes permettant de mieux desservir les populations qui en ont besoin.

« Les personnes ayant un faible niveau de littératie multiplient les handicaps, explique Mélanie Valcin, directrice régionale pour le Québec, le Nunavut et les provinces atlantiques au collège Frontière. Ce n’est pas qu’une question de lecture, d’écriture et de calcul. Il y a des conséquences moins évidentes sur l’accès aux soins et au logement, la capacité à gérer un revenu, etc. Les conséquences sont multiples et souvent invisibles. »

Au cœur du projet national de recherche réside la conviction selon laquelle l’alphabétisation peut donner aux adultes peu qualifiés vivant dans la pauvreté les connaissances, la confiance, la résilience et l’autonomie dont ils ont besoin pour surmonter les défis auxquels ils font face et mener une vie productive.

« Ces compétences peuvent aider les individus à mieux comprendre la société dans laquelle ils vivent, insiste Mme Valcin. L’alphabétisation est une étape clé sur la voie menant à l’emploi, mais également à l’inclusion sociale et à la pleine participation aux dimensions enrichissantes de la société, telles que l’engagement social, citoyen et politique. »

Collaboration entre les organismes

Le rapport recommande ainsi que les gouvernements reconnaissent que l’alphabétisation est un droit de la personne fondamental et que, de ce fait, il doit figurer parmi les priorités politiques.

« L’alphabétisation devrait être reconnue comme une priorité stragique exigeant une coopération interministérielle et intergouvernementale, souligne Mélanie Valcin. Elle devrait représenter un pilier central de toute stratégie globale de réduction de la pauvreté. Aussi, les financements des programmes d’alphabétisation et de compétences essentielles nécessiteraient d’être durables et prévisibles, tout en favorisant l’innovation. »

Parmi ces innovations, le travail de collaboration entre les différents fournisseurs de services, plutôt que la concurrence entre eux. Mélanie Valcin fait valoir par exemple que la mise en place de guichets uniques au sein desquels les personnes en situation de pauvreté peuvent trouver tous les services répondant à leurs besoins — alphabétisation, employabilité et formation professionnelle, banque alimentaire, etc. — est souvent une réussite.

« Historiquement, les organismes de lutte contre la pauvreté et les groupes d’alphabétisation ont des revendications communes, confirme Virginie Larivière. L’éducation gratuite pour tous, des programmes pour les décrocheurs, le réinvestissement en éducation et, plus largement, le rehaussement du filet de protection sociale. Nous avons tout intérêt à travailler de concert. »

Un travail qui semble avoir eu un premier écho du côté du gouvernement fédéral, puisque sa première Stratégie de réduction de la pauvreté, publiée il y a tout juste un an, reconnaît l’alphabétisation comme un des moyens de lutte. La recherche nationale menée par le collège Frontière a d’ailleurs été lancée dans la foulée et financée par le ministère de l’Emploi et du Développement social.

« Bien qu’il y ait des signes encourageants en matière de soutien et d’investissements dans l’alphabétisation, conclut Mélanie Valcin, il y a encore de grands besoins sur le plan du financement provenant de tous les ordres de gouvernement afin que nous puissions aider tous les individus qui ont un faible niveau d’alphabétisme. »