Un droit fondamental

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Les personnes scolarisées ont plus tendance  à s’engager civiquement  que celles qui  le sont moins.
Photo: Getty Images Les personnes scolarisées ont plus tendance à s’engager civiquement que celles qui le sont moins.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les Canadiens qui ont un haut niveau de scolarité sont nettement plus susceptibles de s’engager civiquement que les autres. Selon l’Enquête sociale générale de Statistique Canada, en 2013, 78 % des titulaires d’un diplôme universitaire étaient membres ou participants d’un groupe citoyen, par rapport à 56 % de ceux ayant un diplôme d’études secondaires et à 41 % de ceux ne possédant pas de diplôme.

La participation citoyenne joue un rôle vital dans la vie quotidienne de tout un chacun. Les gens s’engagent dans leurs communautés de nombreuses façons, par le vote, le bénévolat ou encore la défense de leurs droits. Or, différentes études démontrent que les faibles compétences en littératie sont des obstacles à la participation citoyenne et à l’engagement communautaire.

La stigmatisation associée à un faible niveau d’alphabétisme peut en effet décourager certaines personnes de participer à des événements communautaires ou de faire du bénévolat. Des faibles compétences en littératie font par ailleurs en sorte d’empêcher une personne de comprendre quand, où et comment voter, ce qui fait en sorte que sa voix ne sera pas entendue. Il en résulte également un isolement, qui peut avoir un effet négatif sur le sentiment d’appartenance, l’estime de soi, la santé mentale et le bien-être global d’une personne.

« Notre démocratie ne répond pas équitablement aux besoins de tous les individus de notre grand pays puisque certains sont tout simplement en situation d’invisibilité, souligne Mélanie Valcin, directrice régionale pour le Québec, le Nunavut et les provinces atlantiques au collège Frontière. Les différents ordres de gouvernement, les entreprises, les organismes communautaires et de charité, toute la société civile doit travailler ensemble pour établir des politiques et des pratiques permettant aux personnes ayant un faible niveau de littératie d’apporter leur pleine contribution en tant qu’électeurs, mais aussi en tant que bénévoles et même moteurs de changement. Nous croyons que l’alphabétisation est un droit [de la personne] fondamental. »

Être un citoyen à part entière

À l’approche des élections fédérales, le collège Frontière, un organisme national sans but lucratif œuvrant pour l’alphabétisation, organise le 17 septembre prochain un dialogue national sur l’alphabétisation et la participation citoyenne dans le but d’explorer les différentes façons dont un faible niveau d’alphabétisme peut faire obstacle à une pleine participation à la société, et de mettre en avant des pistes de solution.

Amel Zaazaa est présidente de la Fondation Paroles de femmes. Elle fait partie des panélistes de l’événement. Selon elle, lorsque l’on parle de littératie, on se limite aux difficultés en lecture, en écriture et en calcul. « Or, c’est bien plus large que cela, estime-t-elle. Une personne peu alphabétisée va avoir du mal à développer une pensée critique, à résoudre des problèmes et à comprendre l’environnement dans lequel elle vit. Comment comprendre le fonctionnement des différents ordres de gouvernement, le système électoral, les grands enjeux de société ? Comment entrer dans un CA, appréhender la structure de l’entreprise lorsque l’on a du mal à s’exprimer dans la langue commune ? »

Mme Zaazaa insiste sur l’importance de l’éducation. Elle croit que les gouvernements devraient en faire plus pour que l’école soit mieux adaptée aux besoins spécifiques des enfants qui sont en marge du système, ceux qui ont des difficultés d’apprentissage, qui sont en situation de pauvreté, dont les parents ne parlent pas eux-mêmes le français, les décrocheurs, etc.

« Lorsque le sujet est abordé, il l’est trop souvent d’un point de vue économique, regrette-t-elle. Or, avoir un faible niveau de littératie impacte certes la capacité à se trouver un travail, mais cela empêche d’abord et avant tout d’être un citoyen à part entière. »

Créer des ponts

François-Xavier Michaux, directeur général d’Exeko, un organisme montréalais d’innovation sociale, insiste lui aussi sur la littératie critique, un outil fondamental pour comprendre le monde qui nous entoure et donc, prendre sa place dans la société.

« C’est particulièrement important chez les personnes qui vivent l’exclusion, car elles se situent souvent en état de marginalisation intellectuelle, explique-t-il. Il y a tout un ensemble de mécanismes qui font que la voix, les opinions, l’intelligence des personnes marginalisées sont infériorisés, décrédibilisés, infantilisés, disqualifiés. C’est une énorme richesse dont notre société se prive. »

La participation citoyenne permet de créer des ponts entre les individus et ceux qui détiennent le pouvoir. Ceux qui ne participent pas d’une manière ou d’une autre demeurent dans l’ombre et leurs besoins ne sont pas pris en compte. Il est d’ailleurs peu question de littératie dans les plateformes électorales.

« Les candidats répondent aux besoins de ceux qui votent, déplore Amel Zaazaa. C’est un cercle vicieux. Les gens marginalisés sont des sans-voix, ils ne se font pas entendre, donc on ne s’occupe pas de leurs problèmes. »