Littératie: des profils hétérogènes

Catherine Martellini Collaboration spéciale
«Le problème de littératie demeure bien actuel et ne s’est pas amélioré depuis les dix dernières années», souligne Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).
Photo: «Le problème de littératie demeure bien actuel et ne s’est pas amélioré depuis les dix dernières années», souligne Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si la littératie au Québec était un portrait-robot, il aurait de multiples visages. Qui sont ces plus d’un million de Québécois qui éprouvent des difficultés majeures à comprendre et à utiliser un texte écrit ?

On entend parfois qu’un peu plus de la moitié de la population québécoise serait « analphabète ». Ce chiffre provient du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), une enquête internationale menée en 2013 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Celle-ci évalue les compétences en littératie, en numératie et en résolution de problèmes dans des environnements technologiques.

Les 5911 adultes québécois âgés de 16 à 65 ans qui ont participé à l’étude ont été classés dans six niveaux de compétence en littératie, laquelle est définie comme la capacité « de comprendre, d’évaluer, d’utiliser et de s’approprier des textes écrits pour participer à la société, réaliser ses objectifs et développer ses connaissances et son potentiel ».

Les résultats montrent que 4,1 % des adultes n’atteignent pas le niveau 1 et 14,9 % se situent au niveau 1 (très faible), pour un total de 19 %, soit près d’une personne sur cinq au Québec. C’est en dessous de la moyenne canadienne, établie à 16,5 %. De plus, un peu plus du tiers se classe au niveau 2.

« On considère que ceux qui tombent dans l’un de ces trois niveaux de compétence sont ceux qui sont les plus pénalisés dans la société et sur le marché du travail», explique Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).

Des mythes à déconstruire

Les défis sont nombreux pour ces personnes, qui partagent certains points en commun. « Elles occupent souvent des emplois plus précaires, moins bien rémunérés, mentionne pour sa part Matthieu Le Blanc, vice-président de la Fondation pour l’alphabétisation. Elles évoluent parfois dans des familles qui ne leur donnent pas la possibilité d’avoir accès facilement à la lecture. On estime que 200 000 jeunes au Québec se trouvent annuellement dans une telle situation. »

Caroline Meunier ajoute que ces personnes ont aussi souvent un parcours scolaire et des conditions de vie difficiles. Et c’est là que le cercle vicieux commence dans certains cas : si on possède de faibles compétences en littératie, il devient plus difficile d’accéder au marché du travail et à des postes bien rémunérés, rendant donc ses conditions de vie plus difficiles.

Mis à part ces éléments communs, les profils sont hautement hétérogènes, quoi que certains en disent : jeunes, personnes plus âgées, hommes, femmes… « Il y a plein de mythes à déconstruire », soutient-elle.

Par exemple, certains croient qu’il s’agit principalement des personnes migrantes, alors que 80 % des gens qui détiennent un niveau 1 de littératie sont nés au Canada, et 72 % sont francophones. « On confond notamment alphabétisation et francisation : une personne qui se francise peut être très scolarisée, affirme-t-elle. Bien sûr, certains peuvent être analphabètes dans leur propre langue, mais il n’y a pas nécessairement de lien entre ces deux réalités. »

Le problème de littératie demeure donc bien actuel et ne s’est pas amélioré depuis les dix dernières années, soit depuis l’étude précédente du PEICA, qui remonte à 2003, affirme Mme Meunier. « On réclame depuis plusieurs années une stratégie nationale de lutte contre l’analphabétisme, ajoute-t-elle. Oui, il faut des mesures pour inciter les gens à lire davantage, mais ce n’est qu’une des solutions aux nombreuses facettes du problème. »

Les deux experts soulignent ainsi l’importance de se doter d’un plan d’action commun à tous les ministères qui viserait la prévention dès la petite enfance, le parcours scolaire des jeunes et le décrochage, la formation continue et la lutte contre la pauvreté, qui est indissociable de la question de l’alphabétisation.

Une étude de 2018 réalisée par l’économiste Pierre Langlois pour la Fondation pour l’alphabétisation et le Fonds de solidarité FTQ a également démontré un lien important entre littératie et employabilité. Ainsi, parmi les Québécois et Québécoises en situation de chômage, environ 60 % se situent sous le niveau 3 en matière de littératie. Ce chiffre atteint près de 68 % pour ceux en situation d’assistance-emploi.

La conclusion du rapport montre d’ailleurs que de s’attaquer à cette problématique permettrait aux deux ordres de gouvernement de réaliser des économies annuelles de 328 millions de dollars en réduisant les prestations d’assurance-emploi et d’assistance-emploi.

« Il faudrait, d’une part, qu’ils investissent dans des outils de formation en ligne pour la main-d’œuvre, précise Matthieu Le Blanc. De cette manière, ils seraient à la portée de tous, notamment de ceux qui éprouvent de la gêne à demander de l’aide aux organismes comme le nôtre. D’autre part, il est nécessaire d’outiller les entreprises pour qu’elles forment leurs employés en littératie. »

Quand les chiffres brisent les mythes*

— 1 Québécois adulte sur 5 éprouve des difficultés majeures en lecture ;
— 80 % des personnes ayant un niveau de compétence 1 sont nées au Canada et 72 % sont francophones ;
— 64 % des gens qui ont un niveau 1 (très faible) en littératie occupent un emploi, tandis que ce chiffre atteint 48 % pour ceux qui possèdent un niveau inférieur au niveau 1
— 41 % des personnes de niveau 1 sont âgées de 16 à 44 ans.

* Chiffres titrés du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), une enquête internationale menée en 2013 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).