Une bouffée d’air frais venue des écoles anglophones

Après deux mois de vacances, les élèves de l’école Saint-Pierre-Claver, située dans le Plateau-Mont-Royal à Montréal, sont retournés en classe mercredi.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après deux mois de vacances, les élèves de l’école Saint-Pierre-Claver, située dans le Plateau-Mont-Royal à Montréal, sont retournés en classe mercredi.

Les trois écoles anglophones de Montréal transférées de force à des commissions scolaires francophones ont permis d’éviter le pire. Ces écoles hébergent pas moins de 32 classes d’accueil et de francisation pour des dizaines d’élèves fraîchement débarqués au Québec — pour la plupart réfugiés de pays où règne la violence.

Comme chaque année, c’est par centaines que de nouveaux arrivants sont venus frapper à la porte des commissions scolaires à Montréal et en banlieue, au cours de l’été. Les gestionnaires scolaires, déjà aux prises avec une pénurie d’enseignants et de locaux, doivent faire des prouesses pour accueillir ces élèves venus d’ailleurs.

« L’école Riverdale nous a sauvés. Sans cette école, plusieurs élèves de classes d’accueil seraient à la maison en attente d’une place », dit Gina Guillemette, porte-parole de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB), la deuxième en importance au Québec, située dans l’ouest de l’île de Montréal.

Cette commission scolaire offre pas moins de 274 classes d’accueil et de francisation. Un sommet au Québec. Durant l’été, 1500 élèves, pour la plupart issus de l’immigration, sont venus s’inscrire sans préavis à la CSMB. Le service des inscriptions de la commission scolaire n’a pas pris de vacances : il fallait organiser l’accueil de ces centaines d’élèves.

L’école Riverdale, qui appartenait à la Commission scolaire Lester-B.-Pearson, hébergera 16 classes d’accueil et de francisation. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a obligé la commission scolaire anglophone à céder cette école — qui était à moitié vide — à sa voisine francophone littéralement surpeuplée.

La CSMB se trouve en meilleure posture qu’à la même date l’an dernier, explique Gina Guillemette. L’école Riverdale donne une bouffée d’air frais à la commission scolaire. Une nouvelle école primaire vient d’ouvrir ses portes à LaSalle. Et des agrandissements d’écoles existantes permettent d’accueillir les élèves supplémentaires.

Ça déborde déjà

Le transfert forcé de deux écoles anglophones permet aussi à la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île (CSPI), dans l’est de Montréal, de souffler un peu. L’école primaire Général-Vanier héberge 16 classes d’accueil et de francisation. L’école secondaire John Paul I, qui accueillait aussi des élèves anglophones jusqu’à juin dernier, déborde déjà d’élèves francophones : l’établissement d’une capacité de 600 élèves en accueille 703.

« Ça démontre à quel point on avait raison de sonner l’alarme auprès du ministre de l’Éducation », dit Miville Boudreault, président de la CSPI. Pas moins de 462 élèves sont venus, durant l’été, frapper à la porte du siège social de la CSPI, à Pointe-aux-Trembles, pour avoir une place dans une école de l’est de Montréal. Ces élèves proviennent surtout d’Haïti, d’Algérie, du Nigeria, du Mexique, de la Colombie et des États-Unis (ils ne faisaient que passer au pays de Trump, en provenance d’autres États).

La Commission scolaire de Laval (CSDL) accueille aussi chaque année un nombre croissant d’élèves immigrants. Elle prévoit d’offrir 61 classes d’accueil en ce début d’année scolaire, et 72 à la fin de l’année, à cause des arrivées continuelles de réfugiés. La CSDL arrive à loger et à éduquer tout ce monde malgré la pénurie de profs et de locaux, confirme la présidente, Louise Lortie.

Un rôle essentiel

« On essaie le plus possible de répartir les classes d’accueil dans les écoles ordinaires, pour que les élèves côtoient des enfants francophones », dit-elle.

De façon étonnante, le nombre de classes d’accueil (270) est en baisse à la Commission scolaire de Montréal (CSDM) malgré l’arrivée importante d’élèves issus de l’immigration. Ce nombre augmente toujours en cours d’année.

« Les élèves de classes d’accueil sont les plus vulnérables, et ce sont eux qui veulent le plus », dit Lorenzo Benavente, enseignant en francisation à l’école secondaire Jeanne-Mance de Montréal.

« Dans mes classes, par le passé, la moitié de mes élèves ont connu des guerres. Ils recommencent leur vie dans un pays étranger dont ils ne connaissent pas la langue. Je dis aux enseignants de classes ordinaires qui ont des élèves issus de classes d’accueil : soyez patients avec eux. Soyez indulgents. Ils n’ont sans doute pas le même niveau de français que les autres élèves, mais ils sont très motivés. »

Une pénurie de cadres aussi

La pénurie de personnel frappe également les postes de direction et direction adjointe d’école. La Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE), qui regroupe 2000 membres, sonne l’alarme : 27 % des postes de direction et de direction adjointe ne sont pas pourvus ou sont en voie de l’être ; et 71 % des commissions scolaires n’ont pas de candidats dans leur banque de relève, selon un sondage mené auprès de ses membres provenant de 46 commissions scolaires.
 

Une classe de maternelle orpheline

La pénurie d’enseignants a pris une dimension toute personnelle pour le petit Léonard, âgé de cinq ans, qui faisait son entrée à la maternelle mercredi matin.

Depuis des semaines, ses parents lui parlaient de l’importance de l’école. Le futur écolier attendait fébrilement la rentrée. Sauf que, explique son père, Simon, sa classe était orpheline en cette première journée.

« À notre arrivée à l’école, on apprend que Léonard est dans un groupe où il n’y a pas encore de professeur, dit Simon. Et en cette première journée, il n’y avait même pas de remplaçant. » C’est la directrice adjointe qui a pris les petits en charge pendant que d’autres intervenants parlaient aux parents.

La direction a expliqué qu’un enseignant doit être engagé le 4 septembre, soit mercredi prochain, pour tenir les rênes de cette quatrième classe de maternelle d’une école de Ville-Émard, dans l’arrondissement Sud-Ouest de Montréal, ouverte à la dernière minute en raison du grand nombre d’inscriptions.

Toutefois, Simon doute que l’école trouve un enseignant si rapidement. « Je ne vais pas y croire avant de le voir », souligne-t-il. La directrice lui a d’ailleurs indiqué qu’il n’y avait même pas encore de poste ouvert, car la commission scolaire avait tardé à fournir une autorisation. La directrice devait s’y rendre la journée même pour signifier le besoin pressant.

Léonard est un enfant allumé qui ne devrait pas avoir de mal à s’adapter à cette situation loin d’être idéale, souligne son père. Toutefois, ce dernier s’inquiète du sort d’élèves appartenant à des familles défavorisées ou nouvellement arrivées au Québec. Des parents lui ont justement fait part de leur déstabilisation.

« C’est une grosse bureaucratie, les gens de l’école travaillent très fort, tient-il à ajouter. Je ne veux pas qu’on les blâme. Le problème est beaucoup plus global. »
Alexis Riopel