Pénurie d'enseignants: l’opposition réclame un plan d’action pour le Nunavik

La Protectrice du citoyen avait constaté en 2018 qu’en moyenne 8 classes de 45 minutes sont annulées chaque jour dans chacune des 17 écoles du Nunavik.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir La Protectrice du citoyen avait constaté en 2018 qu’en moyenne 8 classes de 45 minutes sont annulées chaque jour dans chacune des 17 écoles du Nunavik.

Face à la pénurie criante d’enseignants qui frappe le Nunavik, laissant des élèves sans professeurs pendant des jours sinon des semaines, les partis d’opposition pressent le gouvernement Legault de mettre sur pied une cellule de crise pour redresser la situation.

À la lumière des informations publiées dans Le Devoir lundi, démontrant que des élèves inuits sont renvoyés à la maison faute de maîtres et que 84 postes seront vacants à la rentrée à la Commission scolaire Kativik, des représentants des partis d’opposition jugent que la situation commande des actions immédiates.

 

« On sait tous que le Nunavik connaît des difficultés énormes, mais l’éducation c’est la base de tout pour donner l’égalité des chances aux jeunes. Que va-t-on faire à court terme pour s’assurer que des enfants ne sont pas laissés à eux-mêmes et qu’il n’y ait pas deux poids deux mesures au Québec ? » a fait valoir mardi Véronique Hivon, critique en matière d’éducation pour le Parti québécois et députée de Joliette.

Une situation connue

Déjà à l’automne 2018, un rapport de la Protectrice du citoyen avait dressé un portrait accablant de l’accès à l’éducation au Nunavik, et avancé plusieurs solutions pour y remédier. Or, plusieurs de ces recommandations sont restées lettre morte, affirme Mme Hivon, qui dénonce l’indifférence généralisée qui règne à l’égard de ce que vivent les élèves vivant au nord du 55e parallèle. « On n’a rien fait là-dessus ces derniers mois. Ça dure, dans l’indifférence. Si tout ça se passait dans le Sud, il y aurait déjà un plan d’urgence », déplore la députée.

Dans son rapport, la Protectrice du citoyen constatait à l’époque qu’en moyenne 8 classes de 45 minutes sont annulées chaque jour dans chacune des 17 écoles du Nunavik. Des propos recueillis cette semaine auprès d’enseignants locaux par Le Devoir confirment que des classes sont parfois privées de maîtres pendant plusieurs semaines.

Si tout ça se passait dans le Sud, il y aurait déjà un plan d’urgence

Mardi à Québec, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, n’a pas souhaité accorder d’entrevue au Devoir à ce sujet. Son cabinet a fait savoir par écrit que le ministre avait été saisi des enjeux de recrutement au Nunavik, mais n’a pas donné plus de détails précis sur les solutions envisagées. « Il est nécessaire de valoriser davantage la profession enseignante et d’améliorer les conditions de travail afin d’attirer et de retenir davantage de talents dans la profession. Il s’agit d’une grande priorité du ministre Roberge. »

Justement en tournée au Nunavik pour y rencontrer les leaders autochtones, la co-chef de Québec solidaire, Manon Massé, s’est dite indignée de cette situation. « L’éducation, c’est quand même un service essentiel. Le gouvernement a répété que c’était sa priorité. Il a devant lui un défi qu’il doit absolument relever », a-t-elle déclaré. « Ce n’est pas juste à faire monter des gens du Sud [qu’on réglera le problème]. Il faut augmenter le nombre d’enseignants autochtones. La commission scolaire peut innover si on lui en donne les moyens », a-t-elle insisté, étant d’avis que les solutions devront être trouvées de pair avec les communautés locales.

Une position qu’endosse le critique libéral en matière d’Affaires autochtones, David Birnbaum, qui juge que les remèdes à cette crise ne pourront être déconnectés de la réalité autochtone. « Imposer nos propres solutions, et faire copie conforme de ce qui se passe dans d’autres régions, ça ne fonctionne pas », affirme le député de D’Arcy-McGee. Les taux de décrochage vertigineux (85 %), le haut taux de suicide chez les jeunes Inuits et la pénurie grave de logements commandent des actions taillées sur mesure pour et par ces communautés, dit-il.

« Faut-il bonifier les incitatifs pour que les jeunes profs soient prêts à y aller ? Faut-il faire plus pour épauler les enseignants inuits et issus de toute autre communauté ? »

Les primes d’attraction et de rétention pour les enseignants au Nunavik ont été mises en place en 2000-2002. Si elles ont eu un effet certain à l’époque, leur impact est de moins en moins évident, estime le président de l’Association des employés du Nord québécois (AENQ), Larry Imbeault. Ce dernier souhaiterait voir ces primes bonifiées et intégrées à la convention collective.

Adapter le système scolaire

Selon Nicolas Bertrand, auteur de l’essai sur l’éducation au Nunavik Une école à la dérive, qui a été suppléant dans la région de 2010 à 2012, l’un des problèmes de l’école au Nunavik, « c’est qu’elle n’a pas encore fait ses preuves ou démontré qu’elle était un véritable outil d’éducation du peuple inuit ».

L’auteur croit qu’une réforme s’impose. « Il faut penser à un autre modèle d’éducation pour que les Inuits aient l’impression que c’est leur école et qu’ils en sont les véritables maîtres. Tant que ça n’arrivera pas, on a beau faire plein d’affaires, je ne pense pas que ça va changer. »

Même si l’école tente de préserver la langue et la culture inuites, M. Bertrand note que les savoirs enseignés aux Inuits n’encouragent pas la fréquentation scolaire. « Étant donné cette méfiance envers l’école, il y a l’absentéisme, le peu de collaboration entre la communauté et l’école et ça donne l’impression, à tort ou à raison, que ce qui est enseigné à l’école, ce n’est pas très pertinent pour les jeunes Inuits. »

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 14 août 2019 07 h 54

    Nunavik colonial

    Le colonialisme est présent au Nunavik depuis des décennies, en particulier depuis que le premier ministre Duplessis a gagné sa cause devant la Cour suprême du Canada dans l'affaire In Re Eskimos, et où la cour décidait que les Inuits étaient de la responsabilité du fédéral et non du Québec. Des populations d'inukjuak (alors Port Harrison) ont été déplacées vers l'Arctique septentrional pour soutenir la position du Canada au sujet de sa souveraineté sur l'archipel arctique, au péril de leurs vies.

    L'éducation a toujours fait partie de la boîte à outils des gouvernements pour assimiler les populations autochtones (on pense en particulier aux pensionnats) et si on est de plus en plus conscients des dommages causés par le colonialisme sur les populations autochtones, il n'en reste pas moins que le modèle éducatif demeure le miroir de la société dominante au Canada, pas celui des peuples autochtones. Il contribue toujours à l'érosion des cultures autochtones malgré les efforts pour promouvoir les langues comme l'inuttitut.

    Il serait certes pertinent d'aller voir ce qui se passe au Nunavut (territoire autonome inuit du Nord canadien) et, en particulier, le rapport Berger qui fait le point sur un système éducatif qui serait adapté aux populations inuites. S'il est vrai qu'il est difficile d'endiguer l'assimilation des peuples autochtones, ne serait-ce qu'en raison de l'invasion de l'internet, il est toutefois possible pour un système éducatif de refléter la réalité inuite, leur langue et leurs traditions. Après tout, ce qui est important c'est de constituer une base solide pour les jeunes inuits pour travailler dans leurs collectivités, dans leur territoire, selon leur culture. Il ne faut surtout pas tenter de les déraciner en les « uniformisant » avec les autres citoyens du Québec, cela n'a jamais fonctionné et n'a aucune chance de le faire dans l'avenir.

  • Hélène Lecours - Abonnée 14 août 2019 08 h 29

    Une école à distance

    Grâce à Internet, ne pourrait-on pas penser à une école à distance faite sur mesure pour ce peuple TRÈS particulier? Et en collaboration avec celui-ci bien évidemment???? Avec des instituteurs moins nombreux peut-être, mais organisés autrement? Je vois déjà le tableau me semble-t-il. Un beau tableau à mes yeux qui montrerait des signes d'intérêt et d'intelligence.