Au Nunavik, pas de profs, pas d’école

Une sculpture en granit réalisée par «Peter Boy» Ittukallak se dresse devant l’école Iguarsivik, à Puvirnituq.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Une sculpture en granit réalisée par «Peter Boy» Ittukallak se dresse devant l’école Iguarsivik, à Puvirnituq.

Au Nunavik, quand un enseignant est absent, les cours sont annulés et les enfants restent à la maison. Et la rentrée qui approche s’annonce pire, avec 84 postes qui ne sont toujours pas pourvus à la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq.

« C’est pire cette année parce que c’est très difficile d’embaucher du monde quand les autres commissions scolaires en manquent aussi », reconnaît Harriet Keleutak, directrice générale de la commission scolaire.

Elle espère qu’à la mi-septembre, elle aura trouvé tout le personnel manquant. Elle assure que les élèves ne manqueront pas leurs cours, car les directions d’écoles ont pris les mesures nécessaires pour recruter des personnes de la communauté et des enseignants à la retraite pour remplacer temporairement les enseignants titulaires à embaucher.

L’an dernier pourtant, lorsque Mathieu (nom fictif), qui enseigne depuis quelques années à Inukjuak, s’est absenté du travail pendant plus d’un mois, il n’a pas été remplacé un seul jour. Ses élèves sont restés à la maison durant toute cette période. Ce n’est pas un cas isolé, selon les informations obtenues par Le Devoir : il y a deux ans, deux classes de 1re secondaire ont commencé l’année scolaire avec un mois de retard, alors que la commission scolaire peinait à trouver un enseignant.

« Il y a deux ans, il manquait entre 10 et 12 enseignants à mon école. C’est énorme. Tous les jours que les élèves perdent sont des jours qu’ils ne rattraperont jamais », souligne de son côté Rémi Guitard, qui a accumulé une quinzaine d’années d’expérience en tant qu’enseignant et directeur au Nunavik.

La commission scolaire n’a pas été en mesure d’offrir les statistiques reliées à l’absence des élèves, faute d’un système informatique adéquat. Elle assure qu’un système opérationnel sera mis en place cette année. « Ce n’est pas acceptable comme situation, avoue Mme Keleutak. On essaie de trouver d’autres moyens pour que [les élèves] puissent rester à l’école tous les jours. C’est sûr que, des fois, c’est très dur de trouver des remplaçants ».

Par ailleurs, la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq n’est pas soumise au même régime pédagogique que les commissions scolaires francophones et anglophones au Québec, puisqu’elle est assujettie à la Loi sur l’instruction publique pour les autochtones cris, inuit et naskapis. Le minimum de 180 jours de services éducatifs n’est pas aussi tranché que dans les autres commissions scolaires de la province.

Conditions de travail difficiles

L’isolement est un facteur qui explique la difficulté de recrutement, le Nunavik étant une région seulement accessible par avion. Les personnes qui sont habituées à vivre dans les villes ont de la difficulté à s’adapter à l’isolement, remarque la directrice générale.

Les conditions de travail difficiles pourraient également expliquer les difficultés de recrutement et de rétention du personnel. « Les enseignants disent souvent qu’ils n’arrivent pas à se dépasser, car il y a un problème de langue, de compréhension [chez les élèves] et de ressources psychosociales », explique M. Guitard.

Si le recrutement de personnel est déjà difficile, le bond démographique dans les écoles pose un problème supplémentaire. En effet, le nombre moyen d’enfants au Nunavik atteint 3,2 enfants par femme contre 1,6 au Québec pour la période 2004-2008. « Cette année, on se retrouve avec une cinquantaine d’élèves en plus, ça va donc prendre deux ou trois ressources supplémentaires [à mon école] », dit M. Guitard.

Même lorsque les enseignants sont engagés, les écoles peinent à les garder en poste. Pour la période allant de 2013-2014 à 2017-2018, la commission scolaire a estimé le taux de rétention des enseignants titulaires d’un poste permanent à temps plein à 53 %. Parmi les enseignants recrutés à l’extérieur du Nunavik — qui représentent 63 % du personnel enseignant —, la majorité d’entre eux ne s’établissent pas dans la région.

Même si les enseignants reçoivent des primes d’éloignement et de rétention, Mathieu juge qu’elles ne sont pas suffisantes. Il les évalue à environ 12 000 $ par année. « Sur un salaire de 50 000 $, une fois les impôts passés, il ne reste plus grand-chose. Même s’il y a des primes, on ne les sent pas vraiment passer, et on les mérite, car on est vraiment très loin. »

Une éducation « couci-couça »

Mathieu s’inquiète de la situation, qu’il considère comme périlleuse pour la réussite des élèves, qui ont déjà un haut taux de décrochage. Au Nunavik, il est de 85,7 %, comparativement à 13,1 % pour l’ensemble du Québec.

« C’est malheureux à bien des égards. D’abord, pour le temps d’enseignement perdu, qui vient très certainement jouer un rôle dans la faible diplomation des élèves du Nunavik, mais aussi pour des enjeux de responsabilité civile. Les parents nous confient leurs enfants, de la maternelle à la 5e secondaire, pendant qu’ils sont au travail, et on les renvoie dans la rue, simplement », déplore-t-il.

M. Guitard note que le recrutement de personnel non qualifié accentue le problème. « Quand on forme des élèves avec des enseignants qui n’ont pas de prérequis pédagogiques, on se retrouve avec des élèves qui, finalement, ont une éducation couci-couça. »

Il en vient à mettre en doute la réelle valeur des diplômes remis aux élèves de la région : « On remet des diplômes, oui, mais à des gens qui ont encore de la difficulté à lire et à écrire. Si on parle de qualité [de diplôme] entre le Sud et le Nord, il n’y a aucune comparaison. Nos élèves sont en retard. »

Une fois le diplôme d’études secondaires obtenu, les difficultés des élèves les suivent jusqu’à leur parcours collégial. La plupart d’entre eux doivent faire des années préparatoires et des mises à niveau lorsqu’ils arrivent au cégep. « Ça devient extrêmement périlleux pour eux d’obtenir un diplôme d’études collégiales, car les années préparatoires sont trop longues et les élèves se découragent », indique M. Guitard.

Mesures en place

Plusieurs mesures pourraient être mises en place pour attirer davantage de personnel, dont l’augmentation du salaire, l’amélioration des conditions de vie et l’apport d’un soutien psychologique aux enseignants, selon M. Guitard. En effet, la crise de suicides qui sévit au Nunavik constitue une réalité difficile pour plusieurs enseignants. « En juin, j’ai perdu deux étudiants sur un groupe de dix. J’ai donc perdu 20 % de mes élèves en un mois », souligne Mathieu.

L’année dernière, la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq a reçu l’approbation du ministère de l’Éducation pour la création de postes de professeurs suppléants à temps plein dans chaque école. « La pénurie actuelle d’enseignants ne nous permettra probablement pas de profiter pleinement de ces nouvelles ressources, mais il s’agit d’un développement positif, dont nous espérons pouvoir faire bénéficier toutes nos écoles », a indiqué la commission scolaire dans un document envoyé au Devoir.

Pour sa part, la directrice générale de la commission scolaire espère que davantage d’Inuits poursuivront des études universitaires pour devenir enseignants en langue seconde, alors que seulement 38 % de l’ensemble de ses enseignants sont Inuits. « Ce serait une des choses qu’on voudrait voir, parce que ça voudrait dire qu’ils resteraient dans la communauté plus longtemps. »

De son côté, le ministère de l’Éducation dit être au courant des enjeux et « travailler avec [la commission scolaire] pour remédier à la situation ».

La commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq en chiffres

  • 17 écoles primaires et secondaires
  • 3460 élèves au primaire et secondaire
  • 420 élèves inscrits à des cours offerts par le service de l’éducation des adultes et de la formation professionnelle

 

Données de l’année scolaire 2018-2019 :

  • 950 employés permanents, dont 432 enseignants.
  • 38 % des enseignants sont Inuits, et près de 40 % d’entre eux ont une certification d’enseignement.

 

Taux de sorties sans diplôme ni qualification (décrochage annuel), parmi les sortants, en formation générale des jeunes, selon le sexe, commission scolaire Kativik, 2016‐2017:

  • Garçons : 89,8 %
  • Filles : 81,4 %
  • Total : 85,7 %

 

Source : ministère de l’Éducation

9 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 13 août 2019 07 h 18

    Manquons nous d'imagination ou de volonté politique?

    Ne pourrions-nous pas penser à des formes d'enseignement à distance qui impliquerait les meilleurs enseignants.et, des programmes adaptés, stimulants et supervisés? Je ne peux croire que nous manquons à ce point d'imagination, que nous abandonnons ces populations souvent en détresse psychologique face à nos exigences et souvent à notre manque d'empathie..

  • Pierre Rousseau - Abonné 13 août 2019 09 h 04

    Système éducatif colonialiste

    Les difficultés du système d'éducation au Nunavik ne sont pas surprenantes quand on considère le fait que ce système est imposé du Sud pour une culture qui est complètement différente de la culture locale des Inuits. Le Nunavut connaît aussi des difficultés en matière d'éducation mais au moins il a fait des progrès en intégrant la langue et la culture des Inuits dans le curriculum. Une des difficultés est d'arrimer les programmes éducatifs du Nord avec les universités du Sud et d'autres pays ont résolu le problème avec des universités dans l'Arctique. Or le Canada refuse obstinément de considérer une Université de l'Arctique au Canada et le Québec choisit d'ignorer ce qui se passe au Nunavut.

    Il faut aussi comprendre que les conditions au Nord sont complètement diffrérentes de celles du Sud et les besoins sont aussi très différents; le système éducatif devrait tenir compte de la spécificité nordique et répondre à leurs besoins - pas de nromaliser l'enseignement dans un cadre uniforme pour le Nord et le Sud. Pas étonnant non plus que les enseignants qui viennent en majorité du Sud aient de la diffculté à s'intégrer aux populations car, pour la très grande majorité, ils ne parlent pas la langue locale... L'enseignement impose l'anglais ou le français qui sont des langues secondes pour ces enfants et même si l'inuttitut est enseigné dans les premières années, le système éducatif vise à assimiler les Inuits aux cultures dominantes au Canada sous le prétexte de leur donner accès aux universités et aux emplois du Sud...

    Dans ces conditions, on ne peut s'étonner des taux de décrochage et on a juste à penser que si les gens du Sud avaient à étudier dans une langue étrangère à la leur, disons le mandarin, ils ne seraient pas nécessairement très performants...

    • Céline Delorme - Abonnée 13 août 2019 10 h 42

      A M Rousseau:
      citation: " le système éducatif vise à assimiler les Inuits aux cultures dominantes au Canada sous le prétexte de leur donner accès aux universités et aux emplois du Sud... "
      Je ne connais pas ce dossier, et je ne doute pas qu'il faut améliorer la communication et la concertation avec les Inuits. Mais etes-vous certain que tous les parents Inuits souhaitent que leurs enfants n'apprennent pas le français et l'anglais à l'école et aient une éducation coupée du reste du monde? Si vous dites vrai, que faire avec les parents et leurs jeunes qui seraient l'exception et qui souhaitent fréquenter l'université "du Sud" plus tard? Devraient-ils s'exiler dans le Sud comme pensionnaires au primaire ou secondaire, pour obtenir une éducation égale aux autres citoyens?

  • André Hamel - Abonné 13 août 2019 09 h 33

    Pas juste le manque de main-d'œuvre

    Il y a un an et demi, j'ai rempli une demande d'emploi comme enseignant à la commission scolaire du Nunavik. Je n'ai même pas reçu d'accusé de réception.

    Peut-on penser qu'au delà des problèmes (bien réels) de manque de main-d'œuvre il puisse aussi y avoir des problèmes de gestion dans cette commission scolaire ?

  • Larry Imbeault - Inscrit 13 août 2019 09 h 57

    Faut que ça change, maintenant!

    Inuk ayant des racines à Kuujjuaq, je m’inquiète terriblement de la situation. On ne parle pas seulement ici de l’éducation de 3500 élèves d’une région éloignée et isolée du Québec, mais bien de l’éducation d’un peuple en tant que telle. Le ministère de l’Éducation affirme être au courant des enjeux et travailler avec la CSK pour remédier à la situation. Vraiment? Ça doit être récent. Depuis plusieurs rondes de négociation, nous tentons d’améliorer les conditions de travail de nos membres (personnel enseignant et de soutien), particulièrement du côté des mesures d’attraction-rétention et des disparités régionales, mais c’est très difficile de faire des avancées. Québec a la gâchette facile lorsque c’est le temps de dire non à nos demandes. Lors de la dernière ronde de négociation, la CSK a refusé de négocier pendant plus de deux ans car elle ne s’entendait pas avec le ministère, l’autre moitié qui compose la partie patronale lors des négociations. La Directrice générale de l’époque désirait avoir plus de pouvoirs de négociation, prétendument pour améliorer les conditions de travail de ses employés. Pourtant, aux tables de négociations, tout ce que l’employeur offrait n’était que tentatives de récupération. À la fin, nous avons réussi à obtenir, entres autres choses, une enveloppe budgétaire pour la composition de la classe. Récemment, avec cette enveloppe, nous nous sommes entendus sur la création d’un poste en enseignement pour chacune des 17 écoles de la CSK. Considérant la pénurie de personnel enseignant déjà existante, on voit mal comment la CSK va réussir à combler tous ces postes. La prochaine ronde de négociation débute dans quelques mois. Je souhaite que la partie patronale sera réceptive à nos demandes afin d'améliorer réellement les conditions de travail de nos membres qui ont à cœur la réussite éducative de leurs élèves. L'éducation au Nord a besoin d'un réel coup de barre.

    Larry Imbeault, président, Association des employés du Nord québécois (CSQ)

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 août 2019 10 h 00

    Vidéo

    C'ets triste, aliénant.
    Allons-au-delà: par exemple,de concertation avec l'auteure du livre Le droit au froid, faire une vidéo sur, non pas sur le contenu mais sur la manière, c'est un début; la vidéo serait dans la langue d'origine, en anglais, en français.
    La vidéo parle de: apprendre à apprendre; apprendre à penser; apprendre à augmenter l'intelligence ( je sais, on a de la misère à croire ça , parlons alors d'augmenter l'efficience cognitive., exemple, le programme de Rouyn: API ( actualisation tu potentiel intellectuel) et finalement apprendre à recevoir de l'enseignement selon sa propre intelligence. ( la théorie des intelligences multiples.)

    Si le savoir augmente aux 7 ans, il importe de savoir apprendre à apprendre!! :)

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 août 2019 10 h 03

      ps sait-on enseigner en fonction des types d'intelligences?