La formation des adultes encore privée de millions

En privé, des gestionnaires décrivent l’éducation des adultes comme une «vache à lait» qui permet de compenser le manque à gagner dans d’autres secteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir En privé, des gestionnaires décrivent l’éducation des adultes comme une «vache à lait» qui permet de compenser le manque à gagner dans d’autres secteurs.

L’éducation des adultes, qui permet aux élèves les plus vulnérables de s’accrocher à l’école, reste le parent pauvre du réseau public. Des commissions scolaires continuent de puiser des millions de dollars dans les fonds voués à la formation générale des adultes et à la formation professionnelle pour financer les écoles primaires et secondaires.

Selon ce que Le Devoir a appris, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) prévoit de prélever une fois de plus près de 20 millions de dollars dans les budgets attribués à l’éducation des adultes, dans son budget équilibré — le quatrième de suite — qui sera approuvé cette semaine.

La CSDM n’est pas la seule à recourir à ces sommes réservées aux adultes pour financer d’autres activités éducatives. La Fédération des commissions scolaires du Québec a déjà confirmé au Devoir « qu’il peut effectivement arriver qu’une commission scolaire dégage une marge de manoeuvre et fasse le choix local d’attribuer les sommes disponibles à d’autres besoins de ses élèves ».

Des voix s’élèvent pour dénoncer cette pratique, qui prive les élèves les plus vulnérables de services dont ils ont cruellement besoin. « On est dans la même logique de compressions budgétaires année après année », dénonce Violaine Cousineau, commissaire indépendante à la CSDM.

« S’il y a des secteurs qui méritent toute notre attention, c’est la formation générale des adultes et la formation professionnelle. Ce sont des secteurs essentiels dans la lutte contre le décrochage, mais on ne les développe pas du tout », ajoute-t-elle.

Il est vrai que l’ajout de centaines de classes de maternelle 4 ans accapare la part du lion des investissements annoncés du gouvernement en éducation. Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur donne la priorité absolue aux services aux tout-petits. Les jeunes qui finissent leur secondaire de peine et de misère ont pourtant besoin d’un coup de pouce pour éviter de décrocher.

Ils sont nombreux, ces jeunes élèves aux immenses besoins : en 2016-2017, les écoles du Québec en accueillaient 180 638 à l’éducation des adultes et 128 812 à la formation professionnelle.

« Vache à lait »

En privé, des gestionnaires décrivent l’éducation des adultes comme une « vache à lait » qui permet de compenser le manque à gagner dans d’autres secteurs. Ces sommes qu’on retire de l’éducation des adultes aident à payer les services aux élèves handicapés ou ayant des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) du primaire et du secondaire, l’accueil et la francisation des nouveaux arrivants ainsi que le transport scolaire, qui sont sous-financés, fait valoir la CSDM.

« Il est prévu que le budget 2019-2020 de la Commission scolaire de Montréal soit à l’équilibre pour une quatrième année d’affilée. Il s’agit d’un équilibre très fragile », affirme Julien Archambault, porte-parole de la CSDM.

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a annoncé au début du mois de juin des investissements de 70 millions pour embaucher des professionnels dans les écoles et créer 150 classes spécialisées. « Cet ajout n’est pas suffisant pour combler le manque à gagner, mais il s’agit d’un pas vers la bonne direction », souligne Julien Archambault.

Québec a aussi accordé 1,5 million supplémentaire à la CSDM pour le transport scolaire — trop peu, encore une fois, pour combler le déficit estimé à plus de 8 millions pour l’année 2018-2019.

« Complètement délaissé »

Dans le milieu de l’éducation des adultes, on comprend les défis budgétaires des commissions scolaires. Elles font toutefois une grave erreur en amputant l’éducation aux adultes, croit Benoit Bernier, cofondateur et directeur clinique de Déclic, un organisme spécialisé en alphabétisation.

« On ne sent pas beaucoup d’intérêt pour la formation générale des adultes ces temps-ci, dit-il. C’est complètement délaissé, comme si ça n’existait pas. »

Les « adultes » de 16 ans et plus qui retournent sur les bancs d’école pour finir leur secondaire ont souvent de grandes difficultés, mais le ministère ne reconnaît pas leurs diagnostics donnant droit à des services professionnels d’orthophonistes ou de psychoéducateurs, par exemple, déplore Benoit Bernier. « Quand on ne reconnaît pas un problème, on n’a pas besoin de s’en occuper », dit-il.

Aux dernières nouvelles, en 2015-2016, il ne restait que 303 de ces professionnels dans la formation des adultes pour tout le Québec, a révélé Le Devoir au cours des derniers mois. Des sources bien informées croient comprendre que le gouvernement investit en priorité au primaire et au secondaire pour éviter que des jeunes décrochent et se retrouvent un jour à l’éducation des adultes.

En bref, l’existence même de l’éducation des adultes semble considérée comme un échec.

Les services de garde fournissent 1 million

Fait méconnu, les services de garde de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) remettent aux écoles 1 million de dollars par année pour les aider à atteindre l’équilibre budgétaire. « Cette somme représente la contribution des services de garde aux frais administratifs, de conciergerie et d’énergie des établissements scolaires dont ils font partie intégrante », explique Julien Archambault, porte-parole de la CSDM. Violaine Cousineau, commissaire indépendante, s’insurge contre ce tour de passe-passe privant les services de garde de précieuses ressources qui pourraient être offertes aux élèves, comme des sorties scolaires lors des journées pédagogiques.

1 commentaire
  • Brigitte Garneau - Abonnée 17 juin 2019 10 h 53

    L’oeuf ou la poule?

    L’oeuf vient de la poule ou, est-ce le contraire? Il ne se fait pas mieux dans « l’art de tourner en rond « ! Alors que de plus en plus d’adultes analphabètes fonctionnels peinent à apprendre à parler à leurs enfants, on coupe dans l’éducation des adultes! L’éducation ça commence à la MAISON pas à quatre ans!