Autopsie d’une profession à bout de souffle

Catherine Beauvais-St-Pierre, enseignante depuis dix ans, incarne le changement de garde à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Beauvais-St-Pierre, enseignante depuis dix ans, incarne le changement de garde à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. 

Une jeune enseignante idéaliste vient d’être élue à la direction du plus grand syndicat de professeurs de Montréal. Elle fait un triste constat : la profession se porte mal. Cette enseignante indignée compte rappeler au ministre Jean-François Roberge — qui a enseigné 17 ans dans une école primaire — la dure réalité d’un métier mal aimé.

Catherine Beauvais St-Pierre, enseignante depuis dix ans, incarne le changement de garde à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. Cette titulaire d’une classe combinée de cinquième et sixième année du primaire a été élue présidente du syndicat des 9500 enseignants de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

En entrevue avec Le Devoir, la syndicaliste de 35 ans s’est insurgée contre ceux qui qualifient les enseignants de plaignards. « Aux dernières négociations nationales avec le gouvernement [entre 2014 et 2016], j’ai été amère et découragée. J’ai eu une révélation : depuis que j’enseignais, j’avais l’impression de voir l’état de l’éducation dépérir chaque année. En parlant avec les gens, je me suis rendu compte que ce n’était pas juste mon impression. C’était la réalité. J’étais la prof passionnée qui ne doutait pas du tout, et là, après sept ans de métier, je me suis mise à douter : est-ce que je vais être capable de continuer encore 25 ans ? »

Chaque année, j’ai l’impression qu’on m’ajoute une couche de choses à faire, mais on n’a pas plus de temps dans une journée.

À sa première année comme enseignante, Catherine Beauvais St-Pierre a hérité d’une classe d’élèves ayant de graves difficultés d’apprentissage. Les professeurs ayant plus d’ancienneté ne voulaient pas de cette tâche éprouvante. Elle a relevé le défi avec un mélange d’étonnement et d’enthousiasme.

Elle a ensuite enseigné en sixième année dans une école typique de la CSDM, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce : une école où tout le monde s’entasse comme des sardines. Il a fallu rogner sur la cour d’école pour agrandir le bâtiment, ajouter des classes modulaires dans des roulottes et asphalter de la verdure pour aménager une aire de jeu. Et le gymnase a manqué de chauffage en plein hiver. Il faisait huit degrés à l’intérieur.

« Dans d’autres domaines, qui accepterait de travailler dans des conditions comme ça ? », demande Catherine Beauvais St-Pierre.

La tâche des professeurs est devenue plus complexe avec la multiplication des élèves en difficulté. Dans certaines classes dites « ordinaires » de l’école publique, la moitié des élèves a un plan d’intervention qui oblige les enseignants à adapter les travaux scolaires et les examens à chaque enfant.

Tant mieux si l’école aide les élèves en difficulté à réussir, rappelle la présidente de l’Alliance des professeurs. C’est la mission même du système d’éducation. Pour cela, il faut du soutien de professionnels (orthopédagogues, psychologues, orthophonistes, etc.), qui manquent encore cruellement, malgré les récents « investissements massifs » du gouvernement, souligne Catherine Beauvais St-Pierre.

« Chaque année, j’ai l’impression qu’on m’ajoute une couche de choses à faire, mais on n’a pas plus de temps dans une journée. Chaque année, je me sens de moins en moins compétente. [...] On parle souvent de la passion et de la vocation des enseignants. C’est merveilleux, la passion, mais ça ne t’empêche pas de tomber malade, ça ne t’empêche pas de t’épuiser. »

Ce n’est pas pour rien que la pénurie d’enseignants frappe à ce point à Montréal, selon la présidente de l’Alliance. Les conditions en classe sont plus difficiles qu’ailleurs, avec une proportion plus élevée d’enfants en difficulté, allophones ou issus de quartiers défavorisés. Le coût de la vie est plus cher qu’en région. Les jeunes professeurs doivent vivre avec des colocataires ou déménager en banlieue. Et c’est un casse-tête de se déplacer à Montréal avec les chantiers routiers.

Rendez-vous avec le ministre

Un nouvel obstacle s’est ajouté sur la route des enseignants montréalais : à cause de la pénurie de personnel, la CSDM refuse désormais la semaine de quatre jours (avec rémunération diminuée en conséquence), les congés sans solde et la retraite progressive.

« Ce n’est pas en empêchant les gens de prendre des congés et de se reposer quand ils en ont besoin qu’on va régler la pénurie », dit Catherine Beauvais St-Pierre.

« J’ai très hâte de rencontrer le ministre Roberge. J’ai envie de l’aider à se rappeler c’est quoi être prof. Je ne pense pas qu’il l’a oublié, je crois qu’il sait ce dont on a besoin dans les classes. On a eu les paroles, on a hâte de voir les gestes. »