Fausses notes dans les bulletins scolaires

Entre bulletins chiffrés, notes et cotes, des experts contestent la façon d’évaluer les élèves retenue par Québec. Et surtout, le temps englouti pour évaluer, plutôt qu’enseigner.

Le verdict est sans appel. Isabelle Nizet, professeure à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, affirme qu’il y a trop d’examens au Québec. On passe trop de temps à évaluer les élèves et à les préparer aux épreuves. Plus préoccupant encore, les notes chiffrées ne valent souvent pas grand-chose.

« L’évaluation compte pour environ 40 % de la tâche d’un enseignant. C’est énorme, dit cette spécialiste en évaluation. À tout prendre, s’il fallait choisir entre faire apprendre et évaluer, je dirais qu’il vaut mieux faire apprendre. C’est le point de vue de beaucoup de formateurs au Québec », ajoute-t-elle.

Passage obligé ?

Les examens de fin d’année menant à une note chiffrée, notamment ceux du ministère de l’Éducation, existent dans presque tous les pays. « On instaure des épreuves qui ont comme but essentiel de garantir une forme de validité du diplôme. On doit forcément avoir des preuves de l’apprentissage des élèves. On va uniformiser des examens, faire des épreuves standardisées uniques. Souvent, ça sera accepté comme preuve de certification pour les études supérieures. On vise aussi à générer une forme d’égalité entre les élèves, quelle que soit leur région, en garantissant que les conditions de passation ont été les mêmes pour tout le monde », explique la professeure, jointe cette semaine en France.

La France, justement, a été le théâtre de multiples expériences en éducation. Des écoles qui ne font aucune évaluation ont vu le jour, mais l’expérience a été un échec. L’évaluation semble une nécessité, mais la science s’interroge de plus en plus sur les méthodes d’évaluation.

Notes ou cotes ?

Un courant de pensée en éducation prône une forme d’évaluation sans moyenne de groupe, qui évacue la compétition entre élèves. Le « renouveau pédagogique », la fameuse réforme de l’éducation du début des années 2000, a introduit ce type de bulletin établi d’après des cotes (de A à E) et non des notes.

Les enseignants devaient évaluer les compétences et la progression des élèves en fonction des objectifs à atteindre. Devant la résistance des profs et des parents, le bulletin chiffré traditionnel est revenu en force, moins d’une décennie plus tard.

S’il fallait choisir entre faire apprendre et évaluer, je dirais qu’il vaut mieux faire apprendre. C’est le point de vue de beaucoup de formateurs au Québec.

« Dans les sociétés, quand on permet aux personnes de choisir entre un système de notation chiffrée et un autre système, c’est toujours le système de notation chiffrée qui va prédominer, remarque Isabelle Nizet. En Belgique et en Suisse, ça a été le même problème. Ça a été une évaluation beaucoup plus souple au début de la réforme, et au fur et à mesure que le système a progressé, on est retournés vers des évaluations beaucoup plus traditionnelles. C’est un mouvement général. Ça veut simplement dire que, socialement, on n’est pas encore prêts à accepter ce genre de chose. »

Un chiffre, c’est rassurant. Ça semble « objectif », neutre, mais ça ne l’est pas, souligne la spécialiste. Elle est très critique envers le système d’évaluation en vigueur au Québec.

D’abord, les profs ne s’entendent pas entre eux sur la façon d’évaluer les élèves. Certaines écoles autorisent plus facilement que d’autres l’utilisation d’écrans pour faire les examens. Certaines écoles sont plus souples pour accorder davantage de temps aux élèves pour faire leur examen.

« Il y a des variations dans la façon d’évaluer au sein même des écoles. Ça n’a pas d’allure. On comprend tous différemment comment évaluer dans une même école », dit une enseignante du primaire.

Mécanique complexe

Pour les épreuves ministérielles, il faut ajouter à cela que le ministère de l’Éducation ajuste les notes pour uniformiser les résultats à l’échelle du Québec. Il tient compte des résultats attribués par les enseignants tout au long de l’année, mais l’évaluation faite par les fonctionnaires du ministère est prépondérante dans la note finale. Dans le jargon, on appelle cela la pondération, la modération et la conversion des résultats.

« C’est tellement complexe que mêmeles enseignants ne savent pas comment ça fonctionne ! s’insurge Isabelle Nizet. Entre leur manière de travailler et le résultat final, il y a des étapes qu’ils ne contrôlent pas. C’est un petit peu illogique de donner à ces notes-là une crédibilité de vérité quand on regarde comment c’est produit. C’est une mécanique terriblement compliquée et dans laquelle il y a des tas de décisions qui n’ont rien à voir avec l’objectivité. »

« Quelle est la différence entre un élève qui a 65 % et un autre qui a 72 % ? Quand on voit comment c’est calculé, on peut se demander quelle est l’utilité de produire un résultat de cette manière-là », ajoute-t-elle.

L’autre grand problème, c’est de chiffrer l’évaluation des « compétences », issue de la réforme. « On a adapté un mécanisme de chiffres sur quelque chose qui ne peut pas être chiffré. Est-ce que je peux dire que j’ai développé une compétence à 78 % ou à 91 % ? Ça n’a aucun sens », explique la professeure de l’Université de Sherbrooke.

Aider à apprendre

Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a produit récemment un rapport exhaustif sur l’évaluation. L’organisme, qui a pour mission de conseiller le ministre, constate aussi qu’il y a trop d’examens et que l’évaluation rate la cible. Le Conseil recommande d’éliminer le bulletin chiffré actuel, qui classe chaque élève par rapport à la moyenne du groupe, au primaire et possiblement au premier cycle du secondaire.

Le Conseil propose une vaste réflexion de société pour mettre fin à la « course aux notes », qui décourage les plus faibles, crée de l’anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés des cégeps et des universités.

Le bulletin resterait en place, mais il n’y aurait plus nécessairement de notes chiffrées. Il pourrait prendre la forme de chiffres, de cotes (A, B, C, D, E), de tableaux ou même de graphiques.

Maryse Lassonde, présidente du CSE, estime que les résultats des épreuves ministérielles ne devraient pas être intégrés dans la moyenne des élèves. L’Ontario a adopté cette façon de faire depuis 2010. Elle croit aussi qu’on accorde trop d’importance à l’évaluation aux dépens de l’apprentissage en bonne et due forme.

On a tendance à l’oublier, mais en théorie, le but de l’évaluation est d’aider les élèves à apprendre, dit-elle. Pas de comparer les élèves les uns avec les autres. « L’évaluation devrait servir à former l’étudiant, à donner unerétroaction, à l’aider à évoluer », ajoute Maryse Lassonde.

Un ministre qui tient aux notes

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a rejeté les recommandations du CSE. Mme Lassonde garde espoir de le faire changer d’idée.

« On ne veut pas dire au ministère comment faire, on veut juste ouvrir la discussion là-dessus. Pour le moment, il y a tellement de gros enjeux, les maternelles 4 ans, les frais aux parents, les commissions scolaires, ce n’est peut-être pas le moment approprié pour attaquer un gros morceau comme les bulletins scolaires. Politiquement, il faut attendre le bon moment. Je pense que ça va finir par changer. »

Que veulent encore dire les notes ?

Entre la pondération, l’harmonisation et la modération des résultats des examens exercées par le ministère de l’Éducation, plusieurs enseignants se demandent ce que veulent encore dire les notes octroyées aux élèves.

Pire, plusieurs profs se sentent eux-mêmes « évalués » par les épreuves ministérielles. Si leurs élèves réussissent, ils réussissent. Sinon…

David Gwilliam, professeur de mathématiques, fait ce constat. « Les examens ministériels prennent trop de place, surtout compte tenu de la modération des résultats que fait ensuite le ministère. Tu vis une insécurité constante parce que tu ne sais pas si l’examen portera sur ce que tu as enseigné », dit-il.

Un système complexe

L’attribution des notes par le MEQ, un système complexe, n’est pas sans effets pervers. Si un enseignant accorde des notes exceptionnellement élevées durant l’année scolaire — parce que ses élèves sont brillants ou parce qu’il n’est pas assez sévère, peu importe la raison —, l’examen du ministère va inévitablement rabattre la moyenne des élèves de ce groupe.

Résultat : les enseignants ne le crient pas sur tous les toits, mais plusieurs s’assurent de garder une moyenne relativement faible (ou à tout le moins pas trop forte) durant l’année scolaire. De cette façon, leurs élèves ont presque l’assurance que l’examen ministériel rehaussera la moyenne de leur groupe.

Tout le monde sera content. Le prof sera félicité pour son bon travail. Les élèves seront soulagés d’avoir bien performé. Les parents seront fiers de leurs enfants.

Si l’inverse se produit et que l’examen du ministère cale la moyenne du groupe, les enseignants s’attendent à passer un mauvais quart d’heure.

« Si tu as une moyenne de 80 % dans l’année et que t’es rendu à 50 % après l’examen, imagine les coups de téléphone des parents ! raconte David Gwilliam. La direction vient te voir : “Qu’est-ce qui est arrivé avec l’examen du ministère ? Tu ne sais pas comment enseigner ?” »

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