Les épreuves ministérielles en français, un régime à deux vitesses

Alors que l’utilisation de l’ordinateur est répandue dans certaines écoles québécoises, la plupart ont encore recours au papier et au crayon.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alors que l’utilisation de l’ordinateur est répandue dans certaines écoles québécoises, la plupart ont encore recours au papier et au crayon.

Le débat fait rage dans les écoles publiques. Les élèves qui rédigent leur examen ministériel de français sur un ordinateur ou sur une tablette ont-ils un avantage sur la vaste majorité de leurs camarades forcés d’écrire leur texte à l’aide d’un papier et d’un crayon ?

Selon ce que Le Devoir a appris, 675 des 56 150 élèves de 5e secondaire (1,2 %) ont eu la permission d’effectuer leur épreuve ministérielle d’écriture sur un support numérique, la semaine dernière. Ces privilégiés, qui fréquentent majoritairement l’école privée, ont un net avantage sur les adeptes du papier et du crayon, estiment des enseignants, des élèves et des professeurs spécialisés dans l’utilisation du numérique en éducation.

Signe de la place grandissante des technologies en classe, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) prépare la transition vers des examens ministériels numériques pour tous les élèves du Québec. D’ici là, les épreuves se font d’abord et avant tout à l’aide de papier, de crayons et d’une gomme à effacer. Comme dans « l’ancien temps ».

Les écoles qui veulent faire passer les examens sur une tablette doivent demander la permission au MEES. Les conditions sont strictes : pas de logiciel de correction, environnement contrôlé, outils de référence autorisés uniquement. À peine 675 élèves de 5e secondaire ont pu rédiger leur épreuve sur une tablette ; 5600 autres ont rédigé leur texte sur papier, mais ont pu utiliser un dictionnaire (Antidote Ardoise) sur un iPad qui n’avait aucun accès à Internet. Tous les autres élèves ont rédigé sur papier, avec ou sans dictionnaire, car bien des classes n’en ont pas — ou n’en ont qu’un par groupe.

« Notre système d’éducation est encore une fois inéquitable : les élèves qui travaillent sur une tablette ont un avantage sur les autres. J’estime qu’ils économisent au moins 45 minutes sur une épreuve d’une durée de trois heures et demie. On a des examens ministériels à deux vitesses », s’insurge Luc Papineau, enseignant de français au secondaire.

Les épreuves du ministère sont les mêmes pour tous les élèves d’un même niveau au Québec. Elles prennent placeau même moment dans toutes les écoles.

Ces examens nationaux, dans une série de matières obligatoires, ont lieu en quatrième année et en sixième année du primaire, ainsi qu’à trois niveaux au secondaire (2e, 4e et 5e secondaire).

« Société technophobe »

L’équité — traiter tous les élèves de la même façon — est la base même de l’évaluation en éducation. Il est vrai que les élèves qui peuvent faire leur examen sur une tablette ont des avantages, estime Thierry Karsenti, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.

« Il y a un correcteur automatique dans les logiciels de traitement de texte », note le professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en éducation.

Au-delà des examens ministériels, le Québec doit se poser des questions sur la place des technologies en classe, selon lui. « On est une société technophobe ! L’école a un rôle à jouer pour éduquer les enfants au numérique. Il faut enseigner les errances de Facebook, la marchandisation des informations personnelles. Il faut former les jeunes à utiliser les outils numériques. Dans quelle entreprise écrit-on encore un mémo en papier au Québec ? Aucune. Pourquoi ne leur montre-t-on pas ça, aux jeunes ? On devrait enseigner ça à tous les enfants, pas juste à certains enfants privilégiés ! »

Retard à rattraper

Thierry Karsenti voit d’un bon œil le plan numérique du gouvernement. Le Québec a du retard dans ce domaine. Selon le professeur, à peine 250 écoles, dont la majorité est des écoles privées, ont intégré les technologies en classe (en plus des fameux tableaux blancs interactifs, qui sont dans pratiquement toutes les classes).

Même dans ces écoles « branchées », les tablettes ne sont pas utilisées à leur plein potentiel. Prenez par exemple le Collège Jean-Eudes, établissement privé du quartier Rosemont fréquenté par une certaine élite montréalaise. Tous les élèves ont une tablette payée par leurs parents. Ça fait partie du programme pédagogique de l’école.

Les élèves de Jean-Eudes rédigent pourtant leurs examens ministériels de français — et leurs travaux scolaires — sur du bon vieux papier, comme ceux des écoles publiques du voisinage.

Pourquoi ? « En français, nos enseignants préfèrent encore les productions écrites à la main », dit Marie-Josée Veilleux, directrice des services éducatifs du collège.

Les élèves de cette école privée ont tout de même eu une permission du MEES pour utiliser le dictionnaire intégré à leur iPad pour rédiger leur examen ministériel de français. Les tablettes sont utilisées pour toutes sortes d’activités pédagogiques, mais pas pourles épreuves du ministère. C’est comme ça dans plusieurs écoles publiques ou privées.

La Commission scolaire de Sorel-Tracy fait partie des pionnières qui ont introduit les technologies en classe. Elle a acheté des centaines d’iPad dès l’année 2012, sans frais pour les parents, mais a dû modérer ses ardeurs numériques devant les embûches administratives.

« C’est complexe sur le plan de la gestion. Il y a eu plusieurs bris ou perte d’appareils, et certains parents ont refusé de signer le consentement en cas de bris ou de perte », explique Martine Rondeau, directrice des services éducatifs de la commission scolaire.

Le but était d’offrir une tablette à chaque élève, de la 6e année du primaire à la 5e secondaire. Ce sont finalement les élèves de 6e année (et les classes combinées de 5e et 6e) qui ont tous leur iPad. Ailleurs au primaire et au secondaire, les élèves ont accès aux tablettes sur des chariots qui se promènent d’une classe à l’autre, au gré des besoins. La commission scolaire a trouvé les fonds pour acheter plus de 1600 tablettes. Les enseignants ont eu au moins cinq journées de formation.

Élèves en difficulté

Tout comme le Collège Jean-Eudes, les écoles de Sorel-Tracy tiennent leurs examens ministériels sur du papier malgré la présence des tablettes. C’est plus pratique.

« La technologie est intéressante, mais au début, ce n’est pas facilitant pour les élèves », explique Martine Rondeau. C’est compliqué d’apprendre à bien utiliser le clavier et toutes les subtilités de chaque appareil, selon elle.

Il est essentiel de prendre du temps pour apprivoiser la technologie dans les écoles, rappelle Geneviève Beauvais, responsable des communications à la Fédération des établissements d’enseignement privés.

« On progresse graduellement, mais c’est du long terme, dit-elle. Tu ne peux pas implanter les technologies n’importe comment. Si ce n’est pas bien fait, il vaut mieux ne pas le faire. »

Les élèves ayant des difficultés d’apprentissage sont ceux qui gagnent le plus à utiliser les technologies, selon elle. Les élèves qui ont un plan d’intervention à cause d’un diagnostic de dyslexie ou d’un autre trouble d’apprentissage peuvent faire leurs examens et leurs travaux scolaires sur un ordinateur ou une tablette munis de logiciels spécialisés.

« On a des élèves qui ne pourraient jamais réussir sans ces outils-là. Tant mieux si ça leur permet de continuer à l’école », dit-elle.

Au moment où ces lignes étaient écrites, le MEES n’était pas en mesure d’indiquer combien d’élèves ayant des difficultés d’apprentissage avaient obtenu la permission de faire leurs examens du ministère sur un appareil numérique. Chose certaine, le gouvernement envisage d’étendre l’usage des technologies en éducation, y compris pour les épreuves ministérielles.

« Le Plan d’action numérique du ministère prévoit la mise en place d’une plateforme ministérielle permettant la passation d’épreuves en format numérique », indique Bryan Saint-Louis, porte-parole du MEES.

« La transition vers le numérique se fera de façon graduelle. Dans cette perspective, le ministère a entrepris des travaux visant à examiner les épreuves actuelles et leurs conditions d’administration. Des consultations auprès d’experts externes et des mises à l’essai sont en cours afin de s’assurer que les changements envisagés n’auront aucune incidence sur la qualité des épreuves, sur leur niveau d’exigence et de sécurité ou sur la performance des élèves », précise-t-il.