De l’eau dans le gaz pour le géant Coca-Cola

Des clauses donnant droit à Coca-Cola de stopper en tout temps certaines recherches ou de supprimer «des informations de santé critiques» à son égard ont été révélées dans des ententes de financement signées avec des universités.
Photo: Jim Cole Associated Press Des clauses donnant droit à Coca-Cola de stopper en tout temps certaines recherches ou de supprimer «des informations de santé critiques» à son égard ont été révélées dans des ententes de financement signées avec des universités.

Des millions versés sous le manteau à des chercheurs français, du financement assorti d’un droit de regard sur les résultats de recherche aux États-Unis et au Canada : les récentes révélations faites sur la multinationale rappellent qu’au contraire de son fameux slogan, elle n’est pas toujours prête à dire « The Real Thing ».

Le magnat des boissons gazeuses, fort généreux dans ses fonds attribués à la recherche universitaire, semble plutôt encourager les chercheurs à « prendre la vie du côté Coca-Cola », comme le clamait une autre de ses publicités dans les années 2000, à en croire les manchettes qui ont plongé le leader du rafraîchissement dans l’eau chaude cette semaine.

Déculotté par deux fois ces derniers jours, le roi de l’industrie de la boisson s’est d’abord attiré les foudres de chercheurs de l’Université de Cambridge, à l’origine d’une étude révélant les liaisons dangereuses unissant Coca-Cola à des chercheurs américains et canadiens.

Grâce à 87 000 pages de documents obtenus avec l’aide de l’organisme (US Right to Know) à l’origine des Monsanto Papers, les auteurs ont mis la main sur des ententes de financement signées avec des universités, dotées de clauses donnant droit à Coca-Cola de stopper en tout temps certaines recherches ou de supprimer « des informations de santé critiques » à son égard.

« Il est clair que certains des contrats que nous avons trouvés permettent que les développements ou des résultats non favorables [de certaines recherches] soient écartés avant la publication », fait valoir l’auteure principale, Sarah Steele, dans la recherche diffusée dans le Journal of Public Health Policy.

Les auteurs ont notamment ciblé cinq ententes dotées de pareilles clauses, dont quatre lient des universités américaines de prestige et une canadienne, l’Université de Toronto.

« Ces clauses et conditions ne sont pas cohérentes avec les déclarations faites par Coca-Cola sur son site Internet », souligne l’auteure principale, rappelant que le p.-d.g. de la compagnie s’était engagé en 2015 à faire preuve de « transparence ». Même si l’étude n’apporte pas de preuves directes que Coca-Cola a étouffé des études ou des résultats de recherche grâce à l’existence de ces clauses, Sarah Steele assimile ces pratiques à celles adoptées pendant des années par l’industrie des fabricants de tabac ou par l’industrie pharmaceutique pour faire valoir leurs produits.

Patte blanche à Toronto

Contactée par Le Devoir, l’Université de Toronto a répondu par courriel cette semaine n’avoir touché aucune somme de Coca-Cola depuis 2014 et avoir des règles strictes pour protéger l’intégrité intellectuelle de ses chercheurs et son imputabilité auprès du public. Un des chercheurs ayant déjà bénéficié de tels fonds, John L. Sievenpiper, professeur en sciences de la nutrition, a pour part répondu par écrit au Devoir : « Coca-Cola n’a pas été associé ni au concept, à la conduite, à l’analyse, à l’interprétation ou à la décision de publier aucune de nos recherches. » Ce dernier affirme même avoir exprimé des réserves quant à la clause controversée de l’entente initiale conclue avec Coca-Cola. Les parties se seraient entendues pour modifier le libellé, s’engageant à se consulter « en toute bonne foi » dans l’éventualité d’une « communication à un tiers parti ».

Toutefois, le site mis sur pied par la compagnie Coca-Cola elle-même pour montrer patte blanche et dévoiler son financement accordé à divers universités et organismes canadiens fait état de 27 000 $ versés à l’Université de Toronto en 2017, 12 500 $ en 2016 et 62 500 $ entre 2010 et 2015. Selon certains analystes, la compagnie se montre généreuse envers les chercheurs qui font notamment valoir l’idée que l’obésité n’est pas uniquement liée à la consommation de sucre, mais plutôt au manque d’activité. Coca-Cola Canada a ainsi versé à l’organisme canadien de promotion de l’activité physique ParticipAction 1 million en 2016, et 5 millions entre 2010 et 2015.

Pratiques condamnables

Les experts en éthique de la recherche consultés sont unanimes. « C’est effrayant ! Aucune compagnie ne doit avoir de droit de regard sur la recherche. Depuis les scandales survenus avec l’industrie pharmaceutique dans les années 2000, où des compagnies ont notamment muselé des chercheurs, toutes les universités ont revu leurs règles. L’ensemble des ententes de partenariat et de financement avec des compagnies privées doit être approuvé par des bureaux de la recherche », insiste Bryn Williams-Jones, directeur des Programmes de bioéthique de l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Selon ce dernier, il est clair que plusieurs multinationales, comme Coca-Cola, cherchent à influencer les résultats et thèses favorables à leurs intérêts, ou qui ne montrent qu’une facette de la réalité.

« Dès qu’on restreint la liberté des chercheurs, on les instrumentalise. On compromet la mission fondamentale des universités qui sont financées par les impôts publics. Même si les compagnies n’exercent pas de pression, le seul fait d’avoir ce genre de clause sous-entend qu’on ne doit pas mordre la main qui nous nourrit. Ça ouvre la porte à une pression psychologique indue », ajoute le professeur, affirmant que des études ont prouvé que les recherches soutenues par le secteur privé arrivent plus souvent à des résultats « positifs » que celles soutenues par des fonds indépendants.

Mais le détenteur des marques Sprite, Fanta, Nestea et autres boissons sucrées et énergétiques ne se contenterait pas d’amadouer le monde universitaire. Il aurait aussi versé l’équivalent de près de 9 millions en dollars américains sous le manteau en contrats directs à des experts et chercheurs à travers le monde pour donner des conférences liées à la nutrition, à la santé ou au sport dans divers congrès ou événements, révélait une enquête du Monde cette semaine.

En associant son nom à des conférenciers de prestige considérés comme des « influenceurs », le fabricant de boissons sucrées, pointées du doigt dans l’épidémie mondiale d’obésité et de diabète, cherche encore une fois à faire valoir que la sédentarité, plus que le sucre, est la cause des nouveaux maux du XXIe siècle. La multinationale a affirmé cette semaine au Monde avoir mis fin à ce type de collaborations depuis 2016.

« Ici comme en France, il y a maintenant une obligation légale pour les compagnies de divulguer qui elles financent. Dans ce cas [contrats directs], on contourne carrément le système. Mais en fin de compte, ça finit par nuire à l’image sociale de ces entreprises », déplore le professeur Williams-Jones.

Déclarer, certes, mais encore faut-il que les chiffres soient conformes à la réalité. Entre 2008 et 2016, c’est plus de 389 études qu’aurait financées la compagnie Coca-Cola, selon un recensement réalisé par l’Université d’Oxford. Un nombre beaucoup plus élevé que ce qu’avait déclaré officiellement la compagnie.