Québec force les anglophones à céder trois de leurs écoles

Angela Mancini, présidente de la CSEM, considère que le ministre Roberge a agi de façon précipitée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Angela Mancini, présidente de la CSEM, considère que le ministre Roberge a agi de façon précipitée.

Quitte à ébranler la communauté anglophone, le ministre de l’Éducation place « les intérêts des élèves avant tout ». Il a ainsi avisé une commission scolaire anglophone qu’elle doit céder trois écoles dépeuplées de l’est de Montréal pour héberger des centaines d’élèves francophones qui seraient privés de classe l’automne prochain, faute d’espace.

Les yeux rougis par l’émotion, des membres influents de la communauté anglophone se sont insurgés vendredi contre cette décision du ministre Jean-François Roberge. Ils ont promis de se battre — y compris, s’il le faut, devant les tribunaux — pour garder ces trois écoles, qui ont une valeur inestimable pour la communauté minoritaire de langue anglaise.

Le ministre Roberge ne s’est pas laissé émouvoir : il y a « urgence » d’agir pour offrir une classe à près de 3000 élèves francophones de l’est de Montréal dès la prochaine rentrée scolaire, dans trois mois et demi, fait-il valoir.

Il répondait à un véritable cri du coeur de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île (CSPI), qui prévoit une « tempête parfaite » à l’automne : ses 41 écoles primaires et sept écoles secondaires sont déjà au maximum de leur capacité, les nouveaux arrivants débarquent par centaines dans le secteur, et l’appauvrissement relatif de l’est de Montréal entraînera une hausse de 25 % du nombre de classes — parce que le nombre d’élèves par groupe diminue automatiquement dans les écoles défavorisées pour stimuler l’apprentissage des élèves les plus vulnérables.

« Je peux comprendre la déception de la communauté anglophone, mais le transfert des écoles était la seule solution à court terme », a réagi Miville Boudreault, président de la CSPI.

Besoin de classes

La commission scolaire estime avoir besoin de 156 classes supplémentaires l’automne prochain. Il n’y a pratiquement plus d’espace pour ajouter des classes modulaires dans les cours d’école.

La CSPI aura besoin rapidement de trois nouvelles écoles secondaires. Elle a aussi soumis six projets d’agrandissement d’écoles primaires, secondaires ou de formation professionnelle, mais il faut au moins trois ans pour faire approuver les projets et réaliser les travaux.

La plupart des écoles de la CSPI sont tellement surpeuplées qu’elles ont sacrifié leur bibliothèque, les locaux de spécialistes ou encore leur local de service de garde pour aménager des classes. « Il n’y a plus de place pour agrandir par en dedans », résume Miville Boudreault.

Le contraste est frappant dans les écoles anglophones du secteur. Les trois écoles que la Commission scolaire English-Montréal (CSEM) est forcée de céder sont à peu près à moitié peuplées.

Ces trois écoles — Gerald McShane, de Montréal-Nord, ainsi que General Vanier et John Paul I, de Saint-Léonard — ont une capacité totale de 1540 élèves répartis dans 65 classes, selon les chiffres de la CSEM.

Quelque 809 places, soit l’équivalent de 30 classes, sont toutefois inoccupées, selon le Plan triennal de répartition et de destination des immeubles 2018-2021 de la commission scolaire.

Le document de la CSEM prévoyait des taux d’occupation de ces écoles à 48 %, 53 % et 63 % pour l’année scolaire 2018-2019, à cause du déclin de la communauté anglophone.

Les bâtiments débordent de vie même s’ils sont dépeuplés. « J’ai le coeur brisé. Notre école, c’est comme une famille pour nous », raconte en pleurant Carmelina D’Iglio, mère de trois enfants qui fréquentent l’école primaire General Vanier, rue Buies à Saint-Léonard.

La famille habite à une rue de l’école. La mère accepterait difficilement que ses enfants doivent prendre l’autobus pour aller dans une des sept autres écoles anglophones de Saint-Léonard ou de Montréal-Nord.

D’autres solutions

« Quand on touche à une école, on touche à la vie de communautés entières. Une école, c’est plus qu’un bâtiment, ça unit les gens », dit Angela Mancini, présidente de la CSEM.

« Nous sommes prêts à aider nos voisins francophones, on comprend leurs besoins et on a de l’espace, mais on veut aussi que notre commission scolaire reste en santé », précise-t-elle.

Mme Mancini préférerait partager ses écoles anglophones avec les élèves francophones. Il est possible de cohabiter de façon harmonieuse, selon elle. La CSEM a annoncé la tenue d’une assemblée extraordinaire, lundi soir, pour consulter les parents et les membres du personnel des écoles.

« Le ministre nous impose sa décision et il agit trop vite », dit Angela Mancini. Délocaliser trois écoles avec un préavis de trois mois est tout un défi logistique, rappelle-t-elle.

Des discussions ont lieu depuis plusieurs mois. La CSEM a fait des propositions « insuffisantes », fait valoir le ministre Jean-François Roberge. Il compte invoquer l’article 477.1.1 de la Loi sur l’instruction publique pour forcer la commission scolaire à céder ses trois écoles.

Devant les tribunaux

« On pense que le ministre n’a pas le droit d’agir de cette façon. On ne veut pas se rendre jusqu’en cour, mais peut-être que l’arbitrage final se fera devant les tribunaux », dit Geoffrey Chambers, président de l’organisme Quebec Community Groups Network, qui représente les anglophones du Québec.

Le choc est d’autant plus brutal que le gouvernement a forcé au début de l’année la communauté anglophone à céder l’école secondaire Riverdale, dans l’ouest de l’île, à la Commission scolaire francophone Marguerite-Bourgeoys.

M. Chambers rappelle que la Constitution canadienne accorde aux minorités linguistiques le contrôle et la gérance de leurs institutions en éducation.

14 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 11 mai 2019 06 h 53

    Commission scolaire anglophone dites-vous?

    On doit se tasser voire même se sacrifier alors qu'il y en a qui en mènent large sans gêne, Ces gens-là représentent vraiment la communauté historique pour qui les droits sont éternels au-delà de tout sens commun? Combien parmi ces institutions ont servi d'école passserelle?

  • Lise Bélanger - Abonnée 11 mai 2019 07 h 27

    Merci pour les enfants et pour toute la population québécoise. M. Roberge.

  • Marc O. Rainville - Abonné 11 mai 2019 07 h 44

    Solidarité avec la communauté anglophone de l’Est de Montréal

    Je pense que la meilleure solution serait celle du partage des locaux disponibles dans ces trous établissements entre les commissions scolaires anglophones et francophones. Le primaire anglophone fait déja une large part au fait français. Pratiquement toutes les écoles anglophones de l’île ont un programme d’immersion francophone ce qui fait que ces jeunes deviennent rapidement bilingues. La présence de petits francophones dans ces enceintes scolaires ne pourrait que contribuer à favoriser l’essor de ce programme.
    À terme, on pourrait même envisager une refonte des commissions scolaires qui ne soit pas basée sur la langue !

    • Robert Beauchamp - Abonné 11 mai 2019 12 h 29

      J'ai des petits neveux et nièces qui ont fréquenté une école francophone en Saskatchewan et sont devenus billingues, vous savez quoi? Ils sont passés à l'anglais parce que devenue école d'immersion pour les petits anglos, ils devaient passer aussitôt à l'anglais pour communiquer dans les corridors et à la cour de récréation défiant le programme.

    • Gilles Théberge - Abonné 12 mai 2019 09 h 58

      Monsieur Rainville est un jovialiste de haute tenue !

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 11 mai 2019 08 h 10

    Comparons

    Mettons qu'une situation similaire se déroulerait partout ailleurs dans ce plusmeilleur pays du Canada.

    Ces écoles anglophones bénéficient du privilège d'avoir de l'espace en masse pendant que d'autres francophones devraient installer des roulottes dans leur cour d'école.

    Encore ce complexe de persécution des anglophones : avoir la bouche pleine et persister à se plaindre.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 11 mai 2019 08 h 38

    Comme il est difficile de renoncer à ses privilèges au non de l'équité!

    "Ces trois écoles...ont une capacité totale de 1540 élèves...cependant, 809 places sont inoccupées..." . Voici la position du côté anglophone. "Il y a urgence d'agir pour offrir une place à 3000 élèves francophones." Voici la position du côté francophone...c'est la triste réalité. Est-il logique de considérer qu'un anglophone peut occuper trois fois plus de place qu'un francophone? Bien sûr que non, il est donc urgent de laisser les privilèges de côté et de bien vouloir faire face à la réalité. En situation de crise, il faut se serrer la ceinture, tous autant que nous sommes.