En 1993, les libéraux avaient dit non à la fin des cégeps

Dissoudre le réseau collégial pour le transposer au secondaire et à l'université entraînerait des coûts d'immobilisation de 750 millions de dollars et la fermeture de plusieurs cégeps, a tranché une étude produite par le gouvernement Bourassa du début des années 90, qui a rejeté le scénario de démantèlement des collèges.

Infaisable sur le plan technique, sans intérêt pédagogique, problématique au chapitre des ressources humaines, trop coûteux et sans intérêt financier: le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science (MESS) a étudié le scénario de démantèlement du réseau collégial peu avant la réforme des cégeps opérée en 1994, mais il a repoussé cette option.

Dans un document obtenu par Le Devoir en vertu de la Loi d'accès à l'information, le défunt MESS argumente en une trentaine de pages sur sa décision de «refaire le choix des cégeps».

Le rapport interne du MESS, Pourquoi faut-il refaire le choix des cégeps?, a été produit en 1992, en guise de prélude à la réforme de l'enseignement collégial de 1993, menée par la ministre responsable de l'époque, Lucienne Robillard. Il cite toutes les raisons pour lesquelles des études secondaires de six ans jumelées à un baccalauréat spécialisé de quatre ans ne constituent pas un scénario alternatif à retenir.

Dix ans plus tard, c'est pourtant le scénario que privilégie la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) dans le rapport de Denis Bédard, qui propose une «réingénierie» de l'enseignement secondaire et post-secondaire. Le réaménagement, lié à une économie de un milliard de dollars, préconise l'abolition des cégeps tels qu'on les connaît pour une redistribution des deux années pré-universitaires vers le secondaire et l'université.

Le rapport Bédard propose aussi la création de «collèges d'enseignement professionnel et technique» pour regrouper la formation autre que pré-universitaire.

La totalité de cette option a pourtant été balayée du revers de la main par le gouvernement libéral du début des années 90. Sous la houlette de Lucienne Robillard, qui a présidé à l'une des plus imposantes réformes du collégial en 1993, le scénario a été évalué en toute discrétion par le MESS sans faire l'objet de grands débats publics à l'époque.

Les cégeps correspondent à un «choix gouvernemental et social toujours valable», pouvait-on lire d'ailleurs dans le rapport qui a soutenu cette réforme, intitulé Des collèges pour le Québec du XXIe siècle. Pourquoi?

«Parce que les coûts pédagogiques, académiques, humains et financiers d'un grand redécoupage institutionnel seraient injustifiés et excessifs», note le rapport. «Temps, énergies, ressources: les analyses même sommaires de tous les scénarios envisageables montrent à l'évidence que l'aventure serait coûteuse.»

C'est notamment l'étude produite par la Direction générale de l'enseignement collégial (DGEC) du MESS qui a permis au gouvernement de conclure ainsi. «Après avoir examiné ce scénario [sixième secondaire, quatrième année d'université et instituts techniques] sous l'angle de la faisabilité technique, de ses implications pédagogiques et de ses principaux impacts financiers, nous arrivons à la conclusion qu'il faut refaire le choix des cégeps», note le document d'entrée de jeu.

L'examen effectué par le ministère dirigé par Mme Robillard craint une note trop salée, invoquant surtout les dépenses d'immobilisation liées à l'arrivée d'un flux d'étudiants en sixième secondaire et en première année d'université. Facture de ces nouveaux espaces: 750 millions de dollars (quelque 900 millions en dollars d'aujourd'hui), plus 75 millions par année en intérêts engendrés par ces dépenses, calculait Québec il y a plus de dix ans.

En plus des nouvelles constructions coûteuses, l'utilisation des espaces déjà construits, en l'occurrence les cégeps, n'entraînerait peut-être aucune dépense mais créerait des «inconvénients» liés à la «cohabitation de plusieurs administrations et de plusieurs clientèles distinctes au même endroit».

Supposant que les cégeps n'accueilleraient plus que la formation technique, une sous-utilisation des bâtiments pourrait aussi entraîner la fermeture de certains cégeps, notamment dans les régions où les écoles pourraient elles-mêmes abriter la sixième année du secondaire. Les cégeps de Matane, de La Pocatière, de l'Outaouais, de l'Abitibi-Témiscamingue, de Baie-Comeau, de la Gaspésie et des Îles, d'Heritage, de Rimouski, de Rivière-du-Loup, de Sept-Îles et de Sherbrooke sont alors directement évoqués en guise d'exemple.

Ailleurs, au contraire, la capacité d'accueil limitée des commissions scolaires ainsi que des universités forcerait la construction de nouvelles bâtisses, une option jugée inabordable.

Outre les arguments financiers, le casse-tête logistique né de la cohabitation de plusieurs administrations logeant à une même enseigne était perçu comme un inconvénient par le gouvernement d'alors. La réaffectation des ressources humaines du collégial vers le secondaire et l'université cause aussi quelques tourments: «Qui, des enseignants de collège actuels, serait affecté au secondaire et qui, à l'université? Affectation sur la base de l'ancienneté? sur la base de la scolarité?», pose le rapport, qui évoque aussi les difficultés liées à l'intégration des nouveaux profs.

Calculant le nombre d'heures d'enseignement par semaine d'un professeur du secondaire, plus important qu'à l'université, Québec compte alors «qu'il n'est pas certain que l'effet net des déplacements de personnel représentera une économie réelle au niveau du nombre de postes d'enseignants».

Sur le plan pédagogique, on précise que les programmes d'enseignement de la sixième secondaire devront être créés de toutes pièces et que les programmes de première année universitaire devront être adaptés. «Des choix devront être effectués», note-t-on.

Le rapport produit par le MESS effectue aussi une comparaison entre le financement des élèves en plus au secondaire — financement lié en partie à l'impôt foncier — et à l'université — où le coût unitaire par élève est le plus élevé. Il calcule une économie possible de 85 millions par année, un fardeau qui libérerait le gouvernement mais serait redirigé vers les étudiants eux-mêmes (droits de scolarité) ou les citoyens (taxe scolaire plus élevée).

En plus de l'imposition de droits de scolarité pour la nouvelle clientèle universitaire, l'aide financière aux étudiants augmenterait de 33 à 43 millions, apprend-on.

Pour toutes ces raisons, le gouvernement de l'époque a donc choisi de «refaire le choix des cégeps», une option qui sera discutée de nouveau lors du forum sur l'avenir de l'enseignement collégial, les 9 et 10 juin prochains. «Le modèle actuel du collège québécois doit-il être maintenu tel quel?», demande le document de consultation produit il y a quelques semaines par le MEQ. «Sous quels aspects doit-il être ajusté? Doit-il être revu en profondeur?»

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Pour le bénéfice de ses lecteurs, Le Devoir a produit une version en PDF du document obtenu envertu de la Loi d'accès à l'information.

Le document est accessible à l'adresse suivante: www.ledevoir.com/pdf/choix_cegeps.pdf

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